Un pour taper sur l’autre – premiers chapitres

Seule contre les monstres : ça va saigner !

Mona Harker, 20 ans, est une chasseuse de monstres autodidacte, qui tape d’abord et pose des questions ensuite. Elle s’est fixé pour mission de nettoyer Las Vegas de tout ce qui tente d’y dévorer les humains. Elle vit dans un bunker, crève les zombis comme des baudruches et dissout les goules dans l’acide. Le reste du temps, elle travaille dans une entreprise locale de matériels pour casinos.

Quand le grand patron de son groupe visite la succursale de Vegas, Mona découvre que son big boss est un monstre qui projette de vampiriser la ville. Yep, rien que ça. Est-elle assez forte pour lui tenir tête seule ? Doit-elle s’allier avec le seul type qui la croit, son collègue Sebastian ? Coursier le jour, prestidigitateur la nuit et embrouilleur H24, il exaspère Mona d’autant plus qu’elle n’est pas insensible à son charme. Mais Sebastian cache son jeu, et Mona aurait peut-être tort de lui faire confiance.

Un pour taper sur l’autre est le premier épisode de la série d’urban fantasy Mona Harker, qui se déroule dans l’univers Vegas Paranormal.

Chapitre 1

Treize heures. La clim de CHANCE OF YOUR LIFE crache à fond sur le hall d’accueil de la boîte. Comme c’est l’heure du dej et que mon poste est calme, je suis en train de préparer ma nuit de chasse sur Google maps. Au passage j’en profite pour effectuer quelques achats de base sur mon téléphone : des cordes, des piquets de bois massif que je vais retailler en pointe, un petit kit de serrurerie qui a l’air pas mal, des nouvelles chaussettes. Sur un des sites survivalistes que je suis religieusement, quelqu’un a aussi parlé d’un surplus de l’armée dans le quartier où je compte me rendre ce soir. J’ai remarqué que les goules et les rares zombis en ville étaient assez excités en ce moment, et ça me rend nerveuse. Quand je suis nerveuse, je commande du nouveau matériel.
Je suis tellement concentrée sur mes plans que je sursaute quand une voix murmure à mon oreille :
— Bouh !
Je réagis au quart de tour. Je donne une ferme poussée sur ma chaise de bureau et je fonce dans l’intrus, afin de le déséquilibrer pour qu’il tombe sur la moquette.
Mon fauteuil part en arrière et je roule comme ça jusqu’au mur sous le regard perplexe de Sebastian Persson, le coursier.
— Ça va, Mona ?
Non seulement il s’est débrouillé pour passer derrière ma banque d’accueil sans que je m’en rende compte, mais il a esquivé ma riposte les doigts dans le nez. Par tous les djinns des mille-et-une nuits, je suis à l’ouest. Encore un coup de la clim qui me congèle les réflexes.
Seb s’est approché de mon bureau, longue silhouette souple en vêtements sombres, toujours habillé pareil, noir et noir et encore du noir. Je suis prête à jurer qu’il n’y a pas un atome de couleur dans sa garde-robe. OK, comme moi, mais sûrement pas pour les mêmes raisons. Et ça ne s’arrête pas à sa garde-robe. Ses yeux sont noirs. Ses cheveux aussi, d’un noir d’encre, brillants comme du satin.
— Je me doutais bien que tu avais un hobby fascinant, dit-il en se penchant pour regarder l’écran de mon téléphone.
Je m’appuie sur le mur pour regagner mon poste sur mon fauteuil à roulettes et retourne aussitôt mon téléphone pour le poser face contre la plaque de verre. Peine perdue : Seb passe sous la table et continue de contempler mon écran en toute indiscrétion à travers la vitre. Quel cave. J’ai négligé de bloquer l’appareil et je rectifie immédiatement cette erreur tandis qu’il s’extrait de mes pattes avec un sourire suave.
— Alors, c’est donc ça qui occupe tes soirées ? La spéléologie ? La sorcellerie ? Tu construis de tes mains une maison à énergie positive au milieu du désert ?
— Je pourrais te faire flinguer pour harcèlement, grincé-je.
J’ai furieusement envie de me lever pour remettre de la distance entre nous, mais je ne céderai pas un pouce de terrain.
— Je suis pas mal sûr qu’on ne flingue pas encore les gens pour harcèlement, dit-il, et tu ne portes même pas de jupe de toute façon. J’ai rien vu.
Joignant le geste à la parole, il passe théâtralement en revue mes pantalons des surplus de l’armée et les combat boots qui complètent mon uniforme au quotidien.
— À ce propos, tu n’as jamais de remarque des RH sur ta tenue vestimentaire ? s’enquiert-il avec curiosité. Parce que c’est plutôt moyen, comme déguisement, pour une minette d’accueil.
Mais qu’est-ce qu’il me veut aujourd’hui ?
Seb, c’est le genre de type qui vous file entre les doigts. Impossible de savoir ce qu’il pense. Ce mec est comme du slime ou de la barbe à papa, comme un truc de fête foraine. Impossible de savoir ce qu’on a dans les mains ou dans la bouche, et quand on croit avoir compris, on se rend compte que c’était du vent. Tout ce que je déteste. Je suis 100 % certaine qu’il n’y a rien, rien du tout sous la surface cool et séduisante qu’il traîne partout sur ses semelles de crêpe.
— Lâche-moi, Sebastian. Si t’en as fini avec les compliments, fiche-moi la paix.
— J’avais juste une info à vérifier auprès de toi. Il paraît que le big boss est de passage ? Tu es au courant ?
Du fait de son taf de coursier/homme à tout faire, Seb est un électron libre dans la boîte. Autant dire qu’il est à la fois le premier et le dernier à avoir les infos. Et qu’il a tendance à me considérer comme sa banque de renseignement personnelle. Même quand je ne sais rien.
Bien sûr, je me ferais découper en rondelles plutôt que de l’admettre devant lui.
Au même moment, Alessia et Sophie rentrent de leur pause déjeuner.
— Salut, Seb !
— SALUT, Seb !
Juré, on dirait presque des siamoises, greffées comme elles sont à la hanche. À part que Sophie est une rousse poil de carotte et Alessia, une brune pulpeuse qui ne loupe jamais une occasion de vous rappeler ses racines italiennes. Elles s’expriment l’une comme l’autre de façon si outrée qu’on entend des lettres capitales tous les trois ou quatre mots. Moi, par bonheur, elles ne me parlent plus. Ça m’a pris des mois pour arriver à ce résultat, j’ai presque cru désespérer, jusqu’au jour où j’ai trouvé ce manuel sur l’éducation des lapins nains : « Le lapin nain est capable d’apprendre, c’est juste qu’il faut savoir faire preuve de patience et lui répéter ses instructions encore et encore et encore ». Et de fait, j’ai découvert que le cerveau et la psychologie des pestes étaient assez proches de ceux du lapin nain.
Elles s’asseyent sur ma table, une de chaque côté de Seb. C’est tout juste si Alessia ne cale pas son imposant postérieur à la Kardashian direct sur mes genoux. J’ouvre mon premier tiroir pour en sortir mon compas. Elle ne perd rien pour attendre.
— Seb, attaque Alessia, ton SPECTACLE — je ne m’en REMETS pas. C’était EXTRAORDINAIRE, j’ai ADORÉ. Si POÉTIQUE.
En dehors des heures de bureau, Seb est prestidigitateur. Vrai. D’ailleurs ça explique en partie pourquoi je ne peux pas l’encadrer. À mon humble avis, les prestidigitateurs forment la pire engeance. Quand je passe ma vie à m’escrimer pour dissiper ombres et illusions, eux n’aspirent qu’à en créer davantage.
— Tu es allée voir son spectacle ? demande Sophie à Alessia, une pointe de jalousie dans la voix.
Cela me surprend aussi, car Seb ne semble pas être du genre à vouloir recruter pour sa salle. Il ne la ramène jamais, ce qui est plutôt étrange pour un type dans le show-business, mais s’explique probablement par le fait que son spectacle est miteux.
— Mais OUI, se gargarise Alessia. C’était GÉNIAL !
Alessia est en train d’overdoser sur les capitales, au point que sa voix disparaît dans les suraigus. Dans deux secondes elle va se faire un claquage de la glotte, et nous aurons enfin, ENFIN, la paix.
Mais on n’y est pas encore tout à fait.
— Et ton ASSISTANTE, Seb, quelle BOMBE ! Pour un peu, je me laisserais convaincre de CHANGER d’orientation sexuelle.
— Je suis content que tu aies apprécié, dit Seb du bout des lèvres. Mais ne me fais pas trop de pub, s’il te plaît. Tu sais que ce n’est pas vraiment un spectacle de niveau professionnel.
— Mais NON, Seb, tu EXAGÈRES ! C’était vraiment SUPER ! Toutes ces métamorphoses, et ces trucages absolument BLUFFANTS !
Seb rougit, baisse la tête, se met à tousser.
— Bon, je vois que ça te met mal à l’aise, mais je T’ASSURE que ça vaut le coup.
Et voilà que Sophie n’en peut plus. Elle décide de passer à l’action à son tour.
— Tu as ENTENDU la nouvelle, Seb chéri ? s’enquiert-elle en lui tripotant l’avant-bras, profitant de ce que les manches de sa chemise noire sont retroussées. Big Boss BLACK va nous rendre VISITE !
— J’espérais justement en apprendre un peu plus auprès de Mona, répond-il.
— Oh ! fait Sophie. Mona ne sait RIEN. C’est à nous qu’il faut demander des infos. Et en plus tu le sais, on est beaucoup, BEAUCOUP plus accueillantes que Mona.
Ce n’est pas moi qui dirai le contraire.
Elle lui colle quasiment la main aux fesses et il ne proteste même pas. Je ne veux pas savoir ce qui se passe là-haut à la compta et à la direction. Elles sont vraiment lourdingues et si je n’avais pas moi aussi cette soif d’information qui me tenaille, j’aurais déjà piqué mon compas dans un endroit stratégique, à savoir le postérieur d’Alessia. Je me demande si elle utilise un accessoire pneumatique pour le booster, ou bien si tout ça est réellement de la fesse authentique.
— Tout est vrai, susurre-t-elle justement de sa voix de velours à la pointe d’accent ultra-travaillée. Le big boss inspecte la succursale. Il arrive incessamment. C’est Spikey lui-même qui me l’a dit.
Spikey est notre general manager. Son vrai nom c’est Watson, mais on l’appelle comme ça à cause de l’épi phénoménal qu’il arbore comme une antenne à l’arrière de la tête. Alessia est sa secrétaire et se comporte fréquemment comme s’il était un dieu sur terre, une sorte d’oracle du business, un génie qui ne se confie qu’à elle. Alors qu’en fait c’est un gnome puant avec un QI de 80.
— Big Boss Black va vouloir consulter TOUS les livres, exagère Sophie, qui bosse à la compta. Le département est sens dessus dessous.
— Surtout qu’il paraît qu’il est CARRÉMENT canon, ajoute Alessia. En plus d’être HYPER riche et d’avoir un charisme à PEINE soutenable.
N’en jetez plus. On attend Christian Grey et les secrétaires sont en émoi. Je remets facilement la physionomie de Big Boss Black (B3 pour les initiés), vu qu’il est dans toutes nos pubs : un sourire blancheur impitoyable et un visage parfait sans la moindre expression. Je ricane, d’autant plus mal à l’aise que j’ai l’impression d’être la seule à garder la tête froide. Comme d’hab.
— Mais pourquoi est-ce qu’il vient nous inspecter ? demande Seb. J’avais lu quelque part qu’il était assez hands off comme patron, plutôt du genre partenaire silencieux, à se retirer dans les hautes tours de la stratégie.
Voilà qui est étonnant. Rectifions donc : apparemment, il n’y a que moi et Seb pour garder la tête froide. Et on dirait qu’on lit les mêmes journaux.
Les deux cruches échangent un regard entendu puis baissent la voix. Leurs glapissements se font roucoulants.
— Il a un super projet du futur, confie Alessia. Vegas est l’établissement pilote.
À l’écouter, on jurerait que B3 va lancer une mission exploratoire sur Mars ou un truc du genre. Alors qu’il ne s’agit vraisemblablement que d’une nouvelle ligne de tables de black jack à son effigie.
C’est ce que fait ma boîte. Nous produisons des matériels divers pour les casinos et les jeux en général. Cela va des cartes — plusieurs gammes dont des modèles super-luxe ou personnalisés — aux roulettes, aux tables et aux machines à sous. Tout ce que vous trouvez dans un casino, depuis les jetons jusqu’aux gobelets de popcorn, tout à part les mamies droguées au jeu, est fabriqué et commercialisé par CHANCE OF YOUR LIFE. Quand j’ai cherché un boulot alimentaire, c’est tout ce qu’il y avait sur le marché, alors, j’ai dû ravaler ma haine des jeux d’argent et de hasard, et m’auto-persuader que ça me rendrait plus forte de passer mes journées au contact d’un milieu que je méprise.
Je sais, vu ma détestation des casinos, j’aurais aussi pu quitter Vegas, mais j’ai une bonne raison pour traîner dans le coin.
— Un SUPER projet ? relance Seb, qui semble parler couramment le Sophie-Alessia.
— On ne sait pas encore QUOI, avoue Alessia, mais je compte bien le découvrir.
Moi, ce que j’ai entendu sur Big Boss Black, c’est surtout qu’il n’hésite pas à adopter un comportement de banquier d’investissement, et que l’humanité n’a pas d’importance pour lui. Partout où il passe, soit les bonus explosent, soit les têtes roulent.
De toute évidence, les deux cruches ne savent rien. Je les ai assez tolérées et je décide qu’elles doivent dégager immédiatement. Je pique mon compas dans la partie charnue de la plus encombrante des deux.
— AÏE !! s’exclame Alessia en se relevant d’un bond. Mais qu’est-ce qui t’a pris, Mona ? Elle est DINGUE !
— Quoi ? De quoi tu parles ? Oh, non, regarde, ma pauvre chérie, tu t’étais assise sur mon compas.
— Mais d’où t’as besoin d’un COMPAS pour répondre au téléphone et pour aller chercher des CAFÉS ?
Je ne prête plus la moindre attention aux deux gourdes, pour moi ce qu’elles émettent, c’est du bruit blanc maintenant, parce que mon cerveau s’est branché sans prévenir sur la fréquence désert.
Je suis prise d’une soudaine envie d’aller marcher en plein cagnard, dans le Mojave aride. Loin de tout ça.
Je croise le regard de Seb et j’anticipe un coup d’œil amusé, du genre, ha-ha-ha, t’es vraiment dingue, Mona Harker, qu’est-ce que tu nous fais marrer avec tes excentricités.
Mais non. Son expression est pensive, presque renfermée.
Puis le moment passe et je sais, sans le moindre doute, que ça n’a aucune importance, parce que Seb c’est du vent. Et j’ai beaucoup plus important à penser : le big boss arrive et dans l’immédiat, Spikey est en train de me biper pour que j’aille le voir dans son bureau.
Alors, ignorant le regard incendiaire d’Alessia, je repousse ma table pour faire rouler ma chaise, je me lève, et, à l’aise dans mes tactical pants et mes combat boots, je lance :
— Spikey a besoin de moi !

*

Le bureau de Spikey est un vrai foutoir. Il en interdit l’entrée au personnel de ménage et j’ai longtemps cru qu’il était un genre de créature que je n’avais pas encore rencontré auparavant, comme un troll bien dégueulasse.
Mais non. Spikey est 100 % humain, et si l’on ne peut pas non plus affirmer qu’il soit un modèle d’équilibre mental, vu le temps qu’il passe ici et la façon dont il traite ses subordonnés, il n’est pas non plus fou à lier.
C’est juste une énorme souillon.
Je pousse la porte et hume l’air avec précaution. Ça sent le bouc mais ça va. Parfois, Alessia organise des interventions quand il part en voyage d’affaires, au moins pour aérer, et là, il a été absent deux jours en fin de semaine dernière, donc c’est à peu près respirable, à condition de ne pas avoir l’odorat trop délicat.
Il me fait signe de prendre place face à lui et j’admire, comme toujours, l’épi qui se dresse à l’arrière de son crâne. Sa chemise est plus ou moins blanche aujourd’hui, c’est parce qu’on est lundi.
Je me pose au bord du fauteuil et j’attends patiemment qu’il m’explique ce qu’il me veut.
— Comment ça va, petite Mona ? demande-t-il.
Petite Mona ?
Je me retiens de l’envoyer dans ses foyers, parce que je tiens à mon travail alimentaire tout de même. Mais j’espère qu’il ne va pas pousser trop fort, parce que je ne suis pas d’humeur.
— Ça va très bien, dis-je avec un sourire faux-cul digne d’un Oscar.
— Tu es toujours contente de ton job ?
J’ai jamais été contente de mon job. Ayant épuisé mon capital diplomatie pour la journée avec mon précédent sourire, je lui renvoie un regard impassible.
— Bien, bien, dit Spikey, très bien. Je vais t’offrir une opportunité incroyable, petite Mona.
Je ne réponds pas. Je respire par le nez.
— Je pense que tu as beaucoup de potentiel, ajoute-t-il sur un ton docte en lorgnant direct vers mon décolleté.
Certains mecs font ça. Une connexion neuronale préhistorique s’est établie dans leur cerveau entre « potentiel » et « nichons », et ils ne peuvent pas s’en empêcher. Je me penche en avant :
— Regarde-moi dans les yeux, chef, ou j’appelle les RH groupe.
Ça lui fait l’effet d’un électrochoc. Évidemment, ça ne doit pas lui arriver souvent, de se faire rappeler à l’ordre par ses employés. Je devrais m’abstenir, mais c’est plus fort que moi. Il n’est pas bête au point de demander ce que j’insinue par là, et se contente d’enchaîner après un temps d’hésitation :
— Tu as dû entendre que nous attendions la visite de Mr Black ?
Là, je fais un gros effort sur moi-même pour ne pas lui rétorquer que son management est pire que nul s’il compte sérieusement sur les bruits de couloir pour nous annoncer des choses aussi importantes.
— Mr Black va nous honorer de sa présence pendant plusieurs jours, et il va avoir besoin d’une assistante dédiée pour répondre à ses différents besoins, dit Spikey.
— Différents besoins ?
Spikey fait un sourire mielleux, tellement sucré que j’en ai instantanément la nausée.
— J’ai pensé qu’avec ta débrouillardise, et ton, euh, potentiel, tu serais la personne la plus… qualifiée pour cette tâche.
Je retiens la grimace qui veut crisper mes traits et je demande d’une voix neutre :
— Mais ça correspond à quoi précisément ? Parce que comme sténodactylo, je suis pas terrible. Je suis dyslexique.
— Oh, je ne pense pas que Mr Black produise beaucoup de documents. Il aura plutôt besoin d’une sorte de concierge pour ses différentes courses. Tu as ton permis de conduire, au cas où ?
— Oui, mais je serais vraiment gênée qu’il monte dans ma voiture. En terme de standing, elle n’est pas tout à fait adaptée.
Ma Jeep biche sacrément, elle est beaucoup trop belle pour les nazes de CHANCE OF YOUR LIFE, fussent-ils les plus hauts gradés de l’organigramme. Et de toute façon, je la réserve à l’autre partie de ma vie, celle qui se déroule la nuit.
— Pas de problème, Mona, ne t’inquiète pas, je ne te le demanderais pas si c’était au-delà de tes compétences.
— Ça t’embêterait d’être clair sur les contours de la mission ?
Et là, ça y est. Lui aussi est arrivé au bout de sa politesse, du coup il montre son vrai visage.
— Si tu penses que tu n’es pas capable de t’acquitter de ce service somme toute très simple, je vais avoir un souci, Mona. Je croyais que tu étais partante pour gravir les échelons de la boîte. Comme tu sais, chez Black Group, nous avons une politique de développement de carrière très progressiste. Up or out.
« Up or out », traduction : soit tu prends la « promotion » qu’on te donne, soit tu prends la porte.
Et je dois dire que ça me démange vraiment très fort. Il ne peut pas avoir idée à quel point. Et un jour viendra où je pourrai enfin répondre à ses allusions et à ses regards visqueux en claquant la porte à tout jamais. Seulement, pour le moment, je n’en ai pas les moyens.
— Bien sûr que je la prends, ta mission. J’ai juste besoin de précisions sur ce que vous attendez de moi.
— Super, dit Spikey. Mr Black arrive ce soir et veut que son assistant pour le séjour le retrouve à son hôtel à vingt-deux heures. C’est bon pour toi ?
Il me donne l’adresse. Ce n’est pas du tout le quartier que j’avais l’intention de visiter cette nuit. La soirée que j’avais planifiée est foutue. Je calcule rapidement un nouvel itinéraire pour ma patrouille et je me promets, pour la dix millième fois, qu’un jour j’enverrai bouler définitivement CHANCE OF YOUR LIFE, B3, Spikey et le Black Group. Dès que j’aurai trouvé un moyen de gagner ma vie en faisant ce qui est vraiment important pour moi.

*

Je quitte le bureau de Spikey dans une transe de mauvaise humeur. Mon standard téléphonique est au bord de l’explosion, les voyants de l’appareil clignotent comme des fous. Je pousse un soupir en m’apprêtant à reprendre le job le plus ennuyeux du monde.
— Alors ?
Je sursaute. Sebastian vient d’apparaître à côté de mon bureau. C’est comme je le dis : il est tellement silencieux qu’il semble se matérialiser à partir de rien, de l’air ambiant.
— Tu veux pas t’annoncer quand tu te manifestes ? Ça me ferait des vacances.
Et Dieu sait si j’en ai besoin. À nouveau, je pense au désert, à cette odeur divine qui se répand après la pluie. J’ai envie de me barrer d’ici, d’une force.
— Que voulait Spikey ? demande Seb, me rappelant à la réalité.
— Ça ne te regarde pas.
— Ça ne me regarde peut-être pas, mais ça m’intéresse.
— Il veut que je sois la femme à tout faire de B3 pendant toute la durée de la visite, dis-je.
Rien que d’en parler à nouveau, ça me fout incroyablement en rogne. Je n’ai qu’une envie, m’emparer d’un truc bien lourd, comme ma perforeuse, et la balancer dans un truc bien fragile, comme une vitre.
Seb me scrute.
— Ça n’a pas l’air de te faire plaisir. Il ne t’est pas venu à l’esprit que cette mission pouvait être synonyme d’avancement pour toi ?
— C’est ce que Spikey a essayé de me vendre. Quel attrape-couillon ! Excuse-moi, mais je ne vois pas bien en quoi courir partout pour satisfaire tous les désirs d’un abruti corporate en costume peut bien être synonyme d’avancement.
— Si tu veux, dit Seb, je vais parler à Spikey, je lui dis que je suis partant pour t’aider. Je pense qu’on serait assez efficaces, si on bossait ensemble.
Bosser avec Seb ? Non merci.
— Ça va aller, maugréé-je.
Il s’approche un peu de moi.
— T’es au courant que je ne suis pas l’Antéchrist, pas vrai ?
— J’y croirai que quand j’aurai vu ton acte de naissance.
Ça le fait rire, mais j’ai déjà décroché le téléphone et je lui tourne le dos.

Chapitre 2

À vingt heures zéro zéro je gare ma Jeep customisée devant le Planet Hollywood. J’ai l’intention de m’acquitter d’un job au moins avant de me présenter auprès de Big Boss Black, qui m’attend d’ici deux heures dans l’entrée de son hôtel chic. En règle générale, je préfère patrouiller dans les petites rues entre Stratosphere et Downtown, là où c’est bien craignos, parce que les bébêtes que je chasse ont tendance à grouiller dans les mêmes quartiers que la vermine humaine. Mais on trouve aussi une jolie collection de nuisibles en plein Vegas officiel, au milieu des décors de carton-pâte du Strip et des touristes qui constituent un apport ininterrompu de chair fraîche et de sang neuf.
Moi, je nettoie les rues des créatures surnaturelles qui y pullulent.
En gros, je m’occupe de tout ce qui devrait être mort, mais refuse de débarrasser le plancher. Fantômes, zombies, goules, toutes ces choses trop coriaces qui sortent la nuit pour dévorer ou contaminer les honnêtes citoyens.
Je considère ça comme un service que j’apporte à la communauté et je trouve qu’il devrait être rémunéré en tant que tel. Le problème, c’est que malgré toutes mes lettres officielles à l’administration, la mairie ne veut toujours pas me recevoir. Ils ne me croient pas, parce qu’ils ne voient pas le problème. Ils sont comme tous les autres : enfermés dans leur déni, avec une psychologie moutonnière et passive genre « après moi le déluge ».
Mais un jour viendra où ils ne pourront plus ignorer la menace surnaturelle dans leur vie, et alors, j’espère qu’ils se souviendront des courriers que je leur adresse, tous les 1ers du mois sans faille. Quand le marché se révélera, je compte bien être la première et la meilleure sur le créneau.
D’ici là, je ne peux pas rester les bras croisés à espérer que toutes ces autruches sortent la tête du sable. J’ai commencé à taffer sans attendre le reste de la planète, et croyez-moi, il y a du pain sur la planche.
Et comme je n’ai que 24 h dans la journée et que mon job chez CHANCE OF YOUR LIFE me file de l’urticaire, ça m’arrangerait de voir mon vrai travail nocturne apprécié à sa juste valeur. J’ai donc développé un service de luxe à destination des clients privés qui sont au pied du mur. En cas d’infestation surnaturelle, je suis en mesure de mobiliser en moins de 24 h les matériels et les prestataires pour 1) tuer 2) exorciser 3) enlever et porter à la déchèterie ad hoc 4) passer l’eau de javel et 5) intervenir en cas de questions gênantes. Full service, la Rolls de la démonstrisation de A à Z.
Je n’ai pas encore assez pignon sur rue pour que les gens aient le réflexe de composer mon numéro, donc, je continue à consacrer une bonne partie de mon temps au marketing et à la prospection. Soit je tue d’abord et j’essaye de me faire payer ensuite, ce qui est souvent nécessaire, mais commercialement ne fonctionne pas très bien. Soit je demande à me faire payer d’abord, et là en général les clients potentiels appellent les flics. Mais je suis déterminée à faire mon trou peu à peu, même si je suis plus connue pour l’instant des monstres que de mon marché cible.
Ma politique consiste à me faire des alliés dans chaque établissement. Ici, il y a Harry. J’aime bien Harry. Il est manager, mais il ne se la pète pas trop. Il est très occupé, mais il a toujours deux minutes pour discuter.
— Salut Harry. Tu te souviens de moi ? C’est Mona.
Il soupire.
— Mona. Ouais. Il manquait plus que toi ce soir dans cette maison de fous. Qu’est-ce que tu veux ?
— Tu n’as pas eu de problème de clients qui disparaissent, récemment ?
— Nan, j’ai un problème de trop-plein d’emmerdeurs, Mona.
— Sérieux, Harry. Des gens qui vont aux toilettes et qui ne refont jamais surface, au point qu’il y a une nouvelle plaisanterie récurrente chez les membres du staff, que les mauvais payeurs sortent par la chasse d’eau ? Ça vous rend marteau et les caméras ne vous aident pas à élucider le truc ?
Il ne répond pas, mais je lis sur son visage que j’ai tapé juste.
— Harry, c’est pas un souci de criminalité normale. Les touristes ne sont ni plus ni moins bien élevés qu’il y a six mois. Ça veut simplement dire qu’il y a des monstres qui rôdent dans ton établissement et qui bouffent tes clients dans les coins sombres. Mais heureusement, je peux t’en débarrasser !
— Va-t’en, fait-il d’un ton las.
— Ho, je suis une cliente et je paye ma place, dis-je en lui montrant ma carte de jeu et mon ticket d’entrée. On t’a pas appris que le client était toujours roi ?
— Cliente ou pas, si tu me crées des problèmes, je te fiche dehors.
— Je vais pas te créer de problèmes. Je vais t’apporter des solutions. Et ensuite, quand tu auras d’autres problèmes du même style, tu penseras à moi.
Il fronce les sourcils, visiblement pris d’un doute.
— T’es pas armée au moins ?
Je lui montre mon pistolet à eau. C’est un modèle sur mesure, une tuerie qui arrose tout avec une portée de vingt mètres et dont l’intérieur est revêtu de téflon. Il est chargé à l’acide. Mais tout ce que voit Harry, c’est un jouet pour enfant.
Une expression de pitié affligée passe sur son visage, mais je m’en fous. Je suis blindée contre la pitié des gens ordinaires. Une jolie jeune fille comme moi, folle à lier, qui gâche sa jeunesse dans une quête impossible, yadda yadda yadda. Je lui tends ma carte de visite.
— Tiens, Harry, mes coordonnées. Un jour tu y viendras. Je le vois d’ici.
Voyez ce que je veux dire ? Travailler le marché. Ça finira par payer.
Une fois que je me suis acquittée de mon pitch commercial, histoire de préparer l’avenir, je passe aux choses sérieuses. J’évite le casino lui-même parce que je déteste ces endroits, et je me concentre en priorité sur les restaurants et les bars, pour commencer. J’aurai pas vraiment le temps d’aller vérifier la boîte de nuit ce soir. Mais de toute façon, je fais mouche dès le premier bar. Je n’ai pas à aller bien loin avant qu’une odeur de viande faisandée se manifeste. Elle émane d’un type en costard plutôt bien coupé qui boit une margarita à une petite table dans un coin. Et cette puanteur, c’est son haleine de charognard.
Je m’assieds en face de lui et il lève les yeux, l’air agacé.
— Désolé, me dit-il, mais cette place est prise.
— Je ne crois pas, dis-je en attrapant son cocktail et en le reniflant.
Je ne vais pas goûter ça, évidemment, c’est sûrement plein de miasmes. C’est juste pour le mettre mal à l’aise.
— Je m’appelle Mona Harker, dis-je au type avec un grand sourire, et je suis de la brigade anti-vermine.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que tes vacances gastronomiques sont terminées, goule de mes deux.
Je me recule dans mon siège et j’écarte un pan de mon blouson pour dévoiler discrètement le pistolet à eau que je porte à la ceinture.
La créature semble se détendre, se laisse aller à son tour à un rictus qui expose une double rangée de dents.
— Je ne crains pas l’eau bénite.
Ils disent toujours ça, à croire qu’ils me prennent pour une bleue qui a cantonné sa recherche documentaire aux épisodes de Buffy.
— C’est de l’acide sulfurique plutôt pas mal concentré, rétorqué-je avec une grimace similaire, bien qu’elle contienne moins de canines. Je te raconte pas à quelle vitesse ça digère une viande qui a dépassé sa date limite de consommation. Comme tes fesses par exemple.
La créature se renfrogne.
— Tu n’oserais pas tirer avec ça ici.
— Tu veux parier ?
Oh, je n’ai peut-être que trente-deux dents, mais mon sourire n’a rien à envier au sien. Je le vois hésiter, évaluer les risques, puis capituler. Les goules, comme tous les charognards, ne sont pas des créatures particulièrement courageuses. Leur plat préféré, c’est le cadavre. Elles s’en écartent parfois pour des gibiers plus frais, mais préfèrent la plupart du temps attaquer par surprise.
— OK, cède-t-il. Qu’est-ce que tu veux ? On peut discuter. Du moment que tu ne tires pas. Il y a des innocents, ici, tu sais.
Des innocents que je protège. Il me prend pour une crétine ou quoi ?
— Je suis pas là pour discuter, dis-je. Je suis là pour te foutre dehors. Plan 1 : tu prends tes cliques et tes claques, tu montes dans la poubelle puante qui te sert de voiture…
— Je conduis une Prius neuve, proteste la goule en plissant les yeux.
— À partir du moment où c’est toi qui la conduis, ça fait d’elle une poubelle puante. Fais-moi confiance là-dessus. Tu empestes la viande faisandée.
Le type tente un dernier assaut à l’esbroufe, avec l’énergie du désespoir.
— Charmante. Et d’où tu sors, d’abord ? J’ai pas de comptes à te rendre. J’ai un permis en règle, délivré et signé par Becky. J’ai le droit d’être là.
Ouais, un monstre sur deux me parle de cette Becky. Aucune idée de qui ça peut être.
— Rien à foutre, je dis. Y a pas de Becky qui tienne. La loi, c’est moi.
J’adore dire ça. Le type est consterné.
— Une morveuse ! s’écrie la goule en levant les yeux au ciel. Une morveuse qui regarde trop la télé ! Et il fallait que ça tombe sur moi ! c’est bien ma veine que tu ne te sois pas encore fait arrêter ou manger ! Tu sais ce que j’ai fait à Gary ? Je l’ai…
Gary, un autre nom qui revient souvent.
— Non, je dis, j’en sais rien et je m’en contrefous.
La goule secoue la tête ; elle pense probablement que la jeunesse ne respecte rien. Et c’est vrai, en tant que jeune, je n’ai pas trouvé grand-chose qui mérite le respect dans cette ville. Je soupire, puis formule à nouveau ma proposition.
— Donc Option 1, tu déguerpis asap. Option 2, je te bute ici et maintenant.
Ses yeux s’arrondissent.
— N’importe quoi. J’ai des droits. On ne tue pas les gens comme ça. Et on est dans un endroit public.
— Je suis sûr que ta dernière victime a dit un truc similaire, gros naze.
— Je suis poli, je respecte les quotas et je pratique des prélèvements responsables, s’offusque le type.
Je me mets à rire.
— T’es une goule, Gros Bill. Tu bouffes des gens pour vivre. Si on peut appeler ça vivre. Ergo, tu dégages de mon territoire. Direction, le parking, et c’est parce que je suis sympa.
Il ne parvient toujours pas à comprendre et je vois arriver le moment où je vais devoir le terminer ici devant tout le monde.
Ça me gêne pas. J’ai des techniques.
Il croise les bras.
— Non, dit-il. Je ne bougerai pas.
Il me gonfle. Cette conversation a épuisé ma patience déjà bien érodée. Je sors mon flingue et je m’avance dans mon siège pour viser ses gonades sous la table. Pour que ce soit bien clair, je lui touche l’intérieur de la cuisse avec le canon en plastique et il sursaute.
— Hé !
— Dernier avertissement.
— OK, OK, fait-il, mi-furieux, mi-choqué, en se reculant dans sa chaise pour se lever.
— Je te raccompagne.
L’arme au poing, je l’escorte jusqu’aux ascenseurs en ignorant les regards des badauds. Ils en déduisent probablement que le mecton en costard bleu et la gonzesse en treillis avec le resting bitch face et le pistolet à eau sont en train de tourner un film. Même s’il n’y a aucune caméra en vue. Les gens sont cons comme ça.
Je laisse la goule appuyer sur le bouton, pour qu’il ait l’impression de maîtriser son destin.
— Tes méthodes sont déplorables, grommelle-t-il par-dessus son épaule. J’espère bien qu’un jour tu tomberas sur quelque chose de vraiment mauvais. J’ai des amis hauts placés. Je vais m’arranger pour qu’ils s’intéressent à toi personnellement.
— Ouais, ouais, je dis. Envoie-moi sa majesté la reine des goules, qu’on rigole.
— Tu crois que nous sommes la pire engeance ? Tu n’as rien vu. Je n’en reviens pas. Elle me harcèle, moi, un pauvre type inoffensif, alors que Vegas grouille de…
Mais il ne termine pas, parce que l’ascenseur s’arrête et que les portes s’ouvrent sur mon collègue Sebastian Persson.
Il porte un gilet rouge sur sa tenue de travail habituel et un sac de sport noir. Il enregistre ma présence, fronce les sourcils, puis ses yeux tombent sur le pistolet à eau et s’arrondissent.
— Mona ?
Il a dû humer l’air, car son nez se plisse, il faut dire que ma goule pue pas mal et que ça se réverbère dans l’espace clos de l’ascenseur.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Comme Seb ne fait pas mine de descendre de l’ascenseur, je pousse mon prisonnier du canon de mon pistolet dans le creux de son dos, et il fait un bond en avant d’un mètre.
— Salut Seb, je te préviens que mon pote ne sent pas bon. Tu voyages avec nous à tes risques et périls.
Seb reste dans l’ascenseur. Tant pis pour lui.
— Quel étage ?
— Moins trois, dit la goule.
— Pas de blague, ordonné-je en gardant mon pistolet pointé sur lui.
— Hum, Mona, tout va bien ? s’enquiert Seb.
— Génial, dis-je avec un sourire. Super soirée. Je savais pas que tu donnais des spectacles ici.
— Non, pas ce soir.
Il m’explique qu’il doit se rendre à un autre hôtel et je fronce les sourcils. C’est là que j’ai rendez-vous avec Big Boss Black. Il a dû se rencarder auprès des dindes de la compta.
— Tu me suis ou quoi ?
— Mais pas du tout, dit Seb, ses grands yeux noirs écarquillés, l’image même de l’innocence et de la dignité outragée.
Et mon cul c’est du poulet.
— Lâche-moi les basques, Persson.
Qu’est-ce qu’il veut ?
Évidemment, Monsieur la goule prend notre conversation comme un défaut d’attention de ma part et en profite pour attaquer. C’est-à-dire qu’il ouvre grand le clapier puant qui lui sert de gosier et qu’il exhibe ses plus belles dents avant de me sauter au cou.
Il est rapide, mais pas assez pour éviter la bonne giclée d’acide sulfurique qui l’atteint en plein dans la glotte.
— Attention aux gouttes, lancé-je à Seb qui s’est déjà protégé le visage de son bras.
Le problème c’est qu’avec ce pistolet, à bout portant, ça fait des éclaboussures. J’en prends quelques-unes sur les avant-bras, et Seb est un peu moucheté lui aussi.
Le pire, bien sûr, c’est la goule qui a bu la tasse. Il hoquette et nous tousse dessus, le crétin. Je plaque Seb contre le fond de l’ascenseur, parce qu’il a beau être énervant, il fait partie de ces innocents que j’ai l’intention de protéger.
La goule expectore encore, puis il y a un bruit mouillé quand elle crache littéralement ses poumons par terre. Une odeur pestilentielle envahit la cabine.
— Moins trois, annonce une voix enregistrée de femme blonde à chignon.
— Ça va, Seb ?
Ça doit être un tantinet plus d’excitation qu’il n’en vit au quotidien dans son hobby pathétique de prestidigitateur.
— Ça va. Tu peux me… Non, à la réflexion, reste comme ça, pas de problème.
Je m’avise que je suis étirée contre lui de tout mon long dans l’objectif un peu dérisoire de couvrir sa stature d’un mètre quatre-vingt-quinze avec mon corps d’un mètre soixante-cinq. Ça s’appelle communément faire contact, oui.
Je m’écarte prestement et je bloque l’ascenseur.
— Dans tes rêves, Persson.
— Tu peux compter là-dessus, Harker, dit-il en souriant.
Puis il se retourne et il voit l’autre type au sol, le sang et de la viande prédigérée partout.
— Beurk. Qu’est-ce qui lui arrive ?
— Chaipas, mais j’appelle l’hôpital de ce pas, dis-je en sortant mon téléphone.
Bien sûr, le numéro que je compose n’est pas celui des urgences, mais celui de mon partenaire pour l’enlèvement de macchabées.
— Mona, dit Seb. C’est toi qui lui as tiré dessus. Je t’ai vue faire.
Zut. Il est lourdingue pour un civil. D’habitude, les gens sautent sur la première explication plus ou moins logique que je leur fournis, du moment que ça leur permet d’esquiver la dure réalité. Personne n’a envie de reconnaître l’existence des monstres. Je récapitule :
— Il a attaqué en premier. Aujourd’hui y avait une grosse killer party ici. T’as pas suivi ? On se canarde entre inconnus depuis deux heures. Avec des jouets de gosse, Seb. Mais ce type a l’air malade.
— Il a l’air mort, fait Seb.
— C’est pas mon pistolet à eau qui lui a fait ça.
Il inspecte sa chemise qui est pleine de petits trous.
— C’est pas de l’eau qui a fait ça.
Je sors une bouteille d’eau de ma sacoche et je lui en renverse une partie dessus, parce que ça doit le piquer.
— Tiens. Tu vois, c’est de l’eau.
Voilà qui devrait dissoudre les preuves. Seb plisse les yeux. Le bras droit de sa chemise est trempé.
— Fais-moi penser de pas te croiser la prochaine fois que j’ai un rendez-vous important.
Au téléphone, mon interlocuteur décroche enfin et je lui indique le parking tout en enfilant mes gants de protection. Puis je raccroche et j’empoigne la goule sous les aisselles pour la tirer hors de l’ascenseur et renvoyer celui-ci vers le lobby avant que quiconque s’inquiète. Tant pis pour les saletés sur la moquette. De toute façon, elle était vraiment moche.
Sebastian fait mine de m’aider et j’aboie :
— Touche pas. Il est peut-être contagieux.
Il me contemple avec intérêt quand je bande tous mes muscles pour traîner la goule dehors. Ce salaud n’était pas bien grand ni costaud, mais il pèse son poids.
Enfin, la goule est calée contre le mur et je me redresse. Seb s’est planté là et me dévisage, une expression pensive sur le visage.
— T’avais pas un rendez-vous ? je lui demande.
— Si. Je t’accompagne, si tu veux.
— Merci, mais non merci. Je vais rester là à attendre… l’ambulance. Je ne veux pas te mettre en retard à ton rendez-vous.
J’ai autre chose à penser. Comme ce que la goule a dit tout à l’heure. À propos des engeances qui grouillent à Vegas. Ça avait l’air intéressant.
Depuis deux ans que je patrouille de cette façon, je n’ai jamais croisé autre chose que des succubes, des goules ou des zombis — le menu fretin. Pourtant, j’ai d’excellentes raisons de soupçonner que d’autres prédateurs rôdent dans l’ombre. Mais les gros morceaux m’éludent et je n’arrive pas à remonter la chaîne alimentaire. Et la perspective de les ferrer me remplit d’un mélange d’anticipation fébrile et de terreur irrationnelle.
— On se croisera peut-être là-bas, dit Seb en s’éloignant.
Genre on peut croiser quelqu’un par hasard dans un hôtel-casino de cinq cents chambres. Et il devrait me sortir de l’esprit dès qu’il disparaît dans les profondeurs du parking, mais au lieu de ça, il me dérange, comme un caillou dans ma chaussure. Je n’aime pas quand les gens ne se laissent pas catégoriser dans un des grands tiroirs de l’existence. Pour moi les choses sont claires : les victimes d’un côté, les monstres de l’autre, et au milieu, les gens comme moi, qui sont rarement une bonne nouvelle.

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