La morsure de l’Ombre : les premiers chapitres

Elle a soif de vérité. Il a soif de son sang.

Le jour, Audrey se fond dans la foule parisienne. La nuit, elle devient l’Ombre, qui traque les puissants corrompus. En enquêtant sur un laboratoire pharmaceutique, elle ignore qu’elle vient de défier la reine des vampires.

Hector, vampire solitaire, reçoit l’ordre de capturer cette justicière gênante. Mais au premier regard, la chasse se transforme en vertige. Chaque tentative pour démasquer l’autre ne fait qu’accroître un dangereux envoûtement mutuel.

Si Hector échoue dans sa mission, sa famille paiera le prix. Mais pourra-t-il livrer cette proie qui le captive corps et âme ? 

Plongez dans un univers sombre et une romance fantastique enemies to lovers qui fera battre votre pouls jusqu’à la dernière goutte.

C’est une avant-première lunefraise.com ! Vous pouvez jusqu’au 8/10 vous le procurer au format ebook de votre choix ou en papier dans la boutique. Du 9/10 au 9/01/2027, ce sera (ponctuellement) une exclusivité Amazon gratuite dans l’abonnement. Le 10/01/2027, l’ebook reviendra partout.

Et voici les premiers chapitres…

 

Chapitre 1

Audrey

J’aime mon métier. D’un amour sincère. J’aime le silence feutré de l’open space, les chaussures à talons, les jolis sacs à main, les réunions civilisées, les défis intellectuels, les vernissages et les brainstormings. J’aime le champagne et les petits fours. J’aime la nuit parisienne, les documents Word bien formatés, les articles de papeterie avec du papier glacé, les cosmétiques de luxe et les gentils garçons qui s’entretiennent bien. Je suis une adulte équilibrée et j’aime ma vie. Même si elle est bizarre et qu’elle va me rendre chèvre.

Je l’ai choisie comme ça. Tout ce que je fais, je le fais pour une bonne raison. 

C’est ce que je me répète en boucle lorsque le type sort de la salle de réunion avec mon boss, et qu’il me gratifie d’un regard plongeant aussi visqueux qu’une léchouille de bave d’escargot. D’abord mes cheveux, puis ma bouche, puis mon décolleté. Je sais que j’en joue, que c’est mon assurance-vie d’être une blonde sexy et souriante, mais parfois, ça me donne juste envie de hurler de frustration. 

Pour l’instant, tout ce que je peux faire, c’est lui offrir en retour un sourire professionnel qui ne faiblit pas, et attendre qu’il s’éloigne. Même si personne ne me voit, je garde le sourire encore trente secondes, jusqu’à presque en oublier qu’il étire encore les muscles de mon visage. 

Ensuite, je prends une grande inspiration et une gorgée de café pour me calmer, puis j’attaque à nouveau le clavier de mon ordinateur avec mes ongles laqués de rose. Je suis en train de dresser la liste des risques d’un client énergéticien, et ça me détend. En particulier les risques industriels. 

J’adore m’imaginer que ça explose.

Xavier, mon boss, reparaît quelques minutes plus tard, après avoir raccompagné le prospect jusqu’à l’entrée. Il dépose sur mon bureau très bien rangé une liasse de documents et de plaquettes institutionnelles, quelques feuilles A4 imprimées aussi. 

— Est-ce que tu peux jeter un coup d’œil à tout ça ? Je ne les sens pas trop.

En quelques phrases, il m’explique le problème du client : trop de mauvais articles dans la presse ces derniers temps. Il faut dire que s’ils arrêtaient de polluer les rivières à tour de bras avec leurs usines, leur image s’en trouverait grandement améliorée. 

Je prends la patate chaude et Xavier part draguer un autre prospect. Cette agence de communication institutionnelle, c’est lui qui l’a fondée. Il a du talent et des principes, je lui souhaite d’aller loin. Pour l’instant, on n’est que quatre dans la boîte. C’est un job intéressant, même — ou surtout — si on côtoie parfois des individus peu scrupuleux.

Tandis que le calme retombe sur le minuscule open space, je feuillète la documentation du client en sirotant la fin de mon café un peu tiède et un peu trop fort. Je me suis couchée beaucoup trop tard hier. 

Le type qui vient de partir demande le package de communication de crise. Il ne me faut pas dix minutes pour constater que nous allons probablement refuser ce client parce que c’est évident : ce dont il a besoin, ce n’est pas d’une cartographie des risques d’image, d’un protocole de crise et encore moins de messages clés. 

Ce qu’il lui faut, c’est une conscience environnementale, voire une conscience tout court, pendant qu’on y est. Ça, et environ quinze millions pour rénover au moins deux de ses usines. 

Dans mon petit carnet rose, j’inscris le nom et les coordonnées du PDG, du responsable d’établissement, je fais une rapide recherche sur l’actionnaire principal et j’ajoute quelques notes. Mais je ne suis pas sûre d’avoir le temps d’intervenir, en tout cas pas pour le moment.

Là, je suis sur quelque chose de beaucoup plus gros. 

Justement, mon portable sonne, et c’est Pierrick. Pierrick est un journaliste d’investigation indépendant et très ambitieux. On a fait nos études ensemble, avant de prendre des chemins différents. Il pense que je suis son indic, quand en fait, c’est plutôt l’inverse. 

— Salut, ma jolie. Quoi de neuf ?

— Salut, Pierrick. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— Tu travailles toujours pour Baudreux ?

— Ouaip, toujours.

Baudreux Technologies est un de nos plus gros clients ; s’il nous plaquait, Xavier devrait sans doute mettre la clé sous la porte. J’ai d’autres raisons personnelles de vouloir travailler pour ces gens, bien qu’ils me dégoûtent profondément. 

— Et t’arrives à dormir la nuit ? attaque mon ancien camarade de promo.

— Mouais, fais-je. Plutôt bien, d’ailleurs.

Si tu savais ce que je fais de mes nuits, Pierrick.

— Et tu étais au courant qu’Anselme vient d’être mis en garde à vue ?

Edouard Anselme est le directeur des opérations de Baudreux. Je me doutais que la police allait s’intéresser à lui rapidement, mais je ne savais pas qu’elle était déjà intervenue.

Je suspecte Pierrick de prendre un malin plaisir à me faire savoir qu’il est plus informé des péripéties de la vie judiciaire de mon client que moi. Il est journaliste : les scoops, les exclus, dominer la blonde qui l’a gratté au classement final de Sciences Po, ça l’excite. 

En tout cas, c’est le moment pour moi de faire l’ingénue. D’expérience, même au téléphone, ça aide d’afficher la bonne expression faciale. C’est pour ça que j’ai un miroir sur mon bureau — pour me remaquiller, mais aussi pour veiller à la façon dont mes yeux bleus et ma bouche cerise deviennent tout ronds et tout naïfs. 

— Quoi ? Tu délires. C’est pas vrai ! Mince alors.

— Si, se rengorge-t-il. Je viens d’avoir une de mes sources policières. Ce matin aux aurores. Du coup, est-ce tu penses que Baudreux Tech fera des commentaires ?

— Je n’ai pas encore reçu d’instructions à ce sujet. Tu imagines bien que c’est un peu frais, il va falloir que je me renseigne. Si ça se trouve, l’arrestation d’Anselme n’a aucun rapport avec son travail.

Intérieurement, je jubile. Ça fait un moment que je traque Baudreux. 

— Ça a tout à voir avec son travail, insiste Pierrick. C’est suite à la révélation qu’elle a faite la nuit dernière sur son blog.

Je réprime un bâillement et je continue à faire l’andouille.

— Elle ?

— Tu sais très bien de qui je parle. L’Ombre. Elle a publié un papier sur Anselme pendant la nuit. Sur les sweatshops bizarres de Baudreux.

— Tu veux dire l’Ombre ? Encore elle ?

L’Ombre : une journaliste blogueuse insaisissable, qui se glisse partout pour enquêter la nuit, et qui se déjoue de toutes les tentatives pour l’identifier. Elle a apparemment décidé de nettoyer la capitale de tous ceux qui exploitent les plus faibles.

Elle publie une ou deux fois par semaine, grand maximum, uniquement quand elle a de quoi jeter un pavé dans la mare et éclabousser la moitié de Paris. 

Personne n’a réussi à découvrir son identité. Les seuls trucs qu’on sait sur elle, c’est ce qu’elle a elle-même révélé. Ça rend la police zinzin et ça fait bander les journalistes. Ils s’imaginent tous qu’ils vont pouvoir la démasquer, mais elle est meilleure qu’eux en informatique, ou alors elle a un bon hacker. 

C’est vrai : j’ai un super hacker. C’est mon demi-frère, Karim, c’est un génie. Et ce papier dont Pierrick parle, c’est littéralement la raison pour laquelle j’ai dû utiliser une double dose d’anticernes ce matin.

L’Ombre, c’est moi. Mais ça, Pierrick ne le saura jamais. 

— Ah bon, m’entends-je dire de ma voix de poupée. Il faut que j’aille la lire, alors. Tu peux m’envoyer tes questions par mail et je verrai ce que je peux faire pour toi.

Il ronchonne un peu, puis finit par accepter, et nous raccrochons. 

Ensuite, je reste comme ça un moment, les yeux sur le faux plafond, à m’autocongratuler en silence. 

On dirait bien que j’ai réussi à dégommer le numéro trois de Baudreux. Ça ne va pas suffire, mais c’est déjà énorme. Mentalement, j’épingle Edouard Anselme à mon tableau de chasse secret, puis je me lève et je quitte mon bureau avec ma tasse rose. Tout ça mérite un deuxième café.

 

Chapitre 2

Audrey

La porte blindée de mon studio s’ouvre en couinant et aussitôt ma boule de poils préférée s’avance vers moi. 

— Salut, toi.

Mon vieux chat persan blanc, Patouf, s’approche et frotte sa tête chiffonnée contre ma cheville. Je me baisse pour plonger mes doigts dans sa fourrure incroyablement douce et je me laisse envelopper dans son odeur d’animal chaude et familière. 

— Tu m’as manqué, mon gros.

Il me fait aussitôt savoir que tous ses systèmes fonctionnent à merveille en se mettant à ronronner, un flot régulier d’énergie vibrante pleine de sécurité et d’amour. Je lui administre quelques gratouilles à ces endroits spéciaux sur la tête, sur les reins, où ça lui fait tellement d’effet, et son diesel passe à la vitesse supérieure.

J’en avais besoin. 

— Tu sais que t’es le meilleur ?

Sans cesser de ronronner, il miaule un coup pour m’informer que oui, il est au courant. C’est lui le meilleur. Je ne trouverai jamais un autre mâle aussi incroyable que lui, et ça ne sert vraiment à rien de m’obstiner.

— Je sais, mon minet. Mais qu’est-ce que tu veux. C’est dans ma nature de chercher. Je peux pas m’en empêcher. Il faut me prendre comme je suis, tu ne crois pas ?

Il incline la tête, dubitatif, mais n’interrompt pas ses émissions vibro-thérapeutiques pour autant. Il a toujours été ultra généreux et hospitalier. Karim prétend que ce n’est pas vraiment un chat, mais plutôt un chien qui a merdé et qui a été réincarné en félin. Mon frangin est un type à chiens, sans surprise. 

Une dernière caresse à Patouf et je me redresse. Il faut que je me prépare. J’ai un rencard dans quinze minutes, ça veut dire qu’il m’en reste environ cinq avant de devoir repartir.

J’envoie balader mes talons business et mon blazer rose, et je plonge dans ma penderie. Pas le temps de tout changer, mais j’ai la solution. Par-dessus la robe noire discrète que j’ai portée toute la journée sous ma veste, je passe une ceinture-corset très large qui se noue avec un système faussement compliqué de lacets et d’œillets. En vrai, il y a une fermeture éclair discrète. Hop.

Je chausse des bottines haut perchées avec un revers léopard censé éveiller l’imagination. Dernière touche glam, j’attrape mon blouson de cuir rouge sang un peu trop grand qui me donne l’air un peu fragile et en demande de protection.

Et voilà, je suis prête. Un coup de brosse et de parfum à mes cheveux blonds, une touche de rouge plus soutenu à mes lèvres, une dose d’eau et de croquettes pour le chat et une dernière caresse, et puis c’est reparti. 

Mon rendez-vous est dans mon quartier, c’était plus pratique comme ça. Je descends à pied et je parcours deux cents mètres le long du boulevard plein de vie et de gens qui rentrent encore du boulot. Les bars se sont remplis, le quartier s’anime, la soirée commence.

J’aime bien ce moment charnière entre le jour et la nuit. Les gens se retrouvent après la journée, les visages quittent leurs masques diurnes pour habiter à nouveau leurs vraies expressions, la morosité du mois de mars se dissout d’un seul coup.

Déjà, je suis arrivée au café lounge un peu chic, tout en vitres, chrome, bois sombre et éclairages savants. Mon rendez-vous est déjà là, il s’est débrouillé pour réquisitionner la meilleure table, et il me fait signe quand je franchis la porte. 

Gaspard Detailly est le secrétaire particulier d’Armand Baudreux ; c’est comme ça qu’on s’est rencontrés, à un événement corporate.

À l’origine, je l’ai dragué essentiellement pour cette raison. Il travaille avec un sale type, il est forcément au courant d’une ou deux choses pas nettes. Mais la réalité, c’est que je ne suis pas insensible à son charme. Grand, athlétique mais pas trop, châtain et bien coiffé, avec des petites lunettes rondes dorées qui font intello et adoucissent habilement sa présence, il est aussi d’une intelligence redoutable, mais il a l’air gentil. 

Il se lève pour m’accueillir d’une bise sur la joue. Il sent bon. Quand il se recule pour me regarder plus attentivement, sa joue se creuse d’une fossette et c’est adorable.

— Tu es magnifique, me complimente-t-il. 

— Merci. Toi aussi. Ça me fait plaisir de te retrouver hors du cadre du bureau.

Il hoche la tête. On sait tous les deux qu’on ne devrait probablement pas nouer de relation extra-professionnelle. Mais c’est suffisamment rare d’avoir des atomes crochus avec quelqu’un pour qu’on ait tous les deux envie, à trente ans, de prendre ce risque. 

D’un commun accord, nous décidons de parler de tout sauf du travail. On y reviendra plus tard. 

La conversation part à bâtons rompus sur n’importe quoi : la danse classique (que Gaspard dit avoir pratiquée jusqu’à un âge embarrassant), les vacances chez nos mamies respectives, les meilleures recettes de gâteau végan, les scoubidous, l’épilation. C’est fluide, ça coule tout seul, ça fait longtemps que je n’ai pas pris autant de plaisir à partager un moment avec un autre être humain. 

On a commandé des verres de vin, et puis finalement on y ajoute une planche de fromage et de charcuterie parce qu’on n’a pas envie de se séparer. On est en train de débattre sur les mérites de porter des socquettes avec des tongs. J’ai dit que je n’étais pas convaincue, et il me rappelle l’existence de chaussettes avec un gros orteil indépendant des autres doigts de pieds. 

— Tant que tu n’as pas essayé, tu ne peux pas dire que ce n’est pas un pur kiff, prétend Gaspard. Ce serait de la malhonnêteté intellectuelle.

Voir un type aussi bien sapé défendre le look tatanes-chaussettes, c’est irrésistible. Je pense qu’il en joue, mais ce n’est pas moins efficace pour autant. 

— Je vais te convaincre, décide-t-il. Rappelle-moi l’adresse postale de ton bureau. C’est quoi ta pointure ? Trente-huit ? Trente-neuf ?

Il baisse les yeux vers mes bottines et une lueur encourageante s’y allume. Je plisse les yeux.  

— Attends, là, tu es en train de m’annoncer que tu vas me draguer en m’envoyant des chaussettes avec des orteils séparés ?

Son regard croise le mien et une étincelle s’allume entre nous. 

— Oui. C’est plus original que les roses rouges, tu ne trouves pas ? Je suis content de trouver des aspérités sous ton apparence si professionnelle.

— Si tu veux me draguer, plaisanté-je, ne commence pas par sous-entendre que j’ai l’air ennuyeuse, ça me paraît une tactique perdante, non ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit, proteste-t-il. J’ai juste remarqué que tu cachais bien ton jeu, quand tu arrives lisse et impeccable en salle de réunion. Et j’en suis positivement ravi.

Son regard plonge dans le mien et je réprime un frisson. 

— Je veux te voir, dit-il. Je veux faire émerger la Walkyrie en Birkenstock qui sommeille en toi.

J’éclate de rire et je lui balance une cacahuète. 

L’heure de repartir chacun de son côté est trop vite arrivée. Je me suis rarement autant amusée en prenant un verre avec un presque inconnu. Tout a eu l’air facile, naturel. On n’a pas parlé une seconde du travail. J’ai tout laissé de côté pour passer un bon moment. 

Sur le trottoir, il se contente d’une bise appuyée, d’un sourire à fossette, et d’une invitation bien sage à se revoir très vite. 

— Un de mes copains a un groupe de musique industrielle. Il joue du chalumeau, ou du Kärcher, je ne suis pas sûr. Et il chante. Il dit qu’un des potes de son groupe est capable de jouer une sonate de Bach sur un broyeur. Il m’oblige à aller à son concert jeudi. J’ai désespérément besoin de soutien moral.

Je lui dis que ça va un peu loin pour moi et que j’ai besoin de réfléchir. On se sépare en riant. 

Bien sûr que je vais donner suite. Il me plaît, et j’ai besoin de lui pour faire avancer mon enquête. 

Je ne sais pas à quel point un type peut être bien en travaillant au contact rapproché de Baudreux. Je n’ai pas encore pris toute la mesure de Baudreux lui-même, à vrai dire. Je le dévoile par couches successives, c’est comme un effeuillage subtil, sauf qu’à chaque épaisseur je découvre de la noirceur, de la moisissure, de la perversité. 

Je dois être vraiment tordue, moi aussi. 

J’ai commencé à m’intéresser à Baudreux comme tout le monde, parce que les technologies qu’ils développent font rêver. Imprimer des organes pour sauver des gens ? Éradiquer les maladies orphelines ? Réduire la consommation des datacenters avec de nouveaux paradigmes quantiques de calcul ? C’est magique, quand même.

Fait rafraîchissant : l’entreprise ne pollue même pas. Son PDG ne profère pas de propos réac’ quand il passe à la télé. Il a l’air d’un type normal, presque sympathique, pour un grand patron. Lorsque Xavier a décroché ce contrat avec eux, j’étais ravie. Je n’avais presque pas envie de voir la réalité.

Et puis, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que cette compagnie ressemble un peu à une secte. Toutes les installations sont top secrètes, ça se comprend. Mais la culture du silence qui plane dans les couloirs semble aller au-delà de la propriété intellectuelle. Certains de mes interlocuteurs sont impossibles à avoir en rendez-vous et leurs excuses sont toujours fumeuses. Je n’ai jamais réussi à savoir ce que font leurs installations en Asie du Sud-Est. 

Tout ça ne prouve rien, bien sûr. Ce sont juste autant de signaux qui ont mis mon intuition en alerte. 

Ensuite, le moment où tout a basculé pour moi est arrivé plus ou moins par hasard : j’étais sur le parking d’une boîte dans une zone industrielle d’Aubervilliers et j’ai reconnu un de mes interlocuteurs occasionnels, le fameux Anselme, le directeur des opérations que j’ai réussi à faire arrêter ce matin. Il descendait d’une Audi noire aux vitres fumées, l’air pressé. 

J’ai d’abord cru que je m’étais trompée, à cause du contexte qui n’avait rien à voir avec le boulot. Mais c’était bien Anselme, pas de doute possible. 

Il ne m’a pas vue. Il a disparu dans un bâtiment voisin complètement glauque après avoir regardé tout autour de lui. Je n’y ai plus repensé jusqu’à la semaine suivante, lorsqu’un incendie a éclaté à cette adresse et que la police a retrouvé cinq cadavres dans la cave.

Les corps n’ont pas pu être identifiés, pas plus que le propriétaire des lieux, ce qui était quand même bizarre. Il y a eu quelques témoignages de gens qui avaient vu des véhicules luxueux s’arrêter nuitamment sur le parking, mais aussi des gens sortir de l’entrepôt la tête couverte de foulards et encadrés par deux types, comme si on les enlevait. 

C’est là que j’ai commencé à enquêter, parce que je ne comprenais pas. Quand j’ai trouvé le lien avec Baudreux Tech, je suis partie en croisade.

 

Chapitre 3

Hector

Un des serveurs en livrée impeccable passe à proximité et je lui prélève deux coupes de champagne avec un signe de tête en guise de remerciement. Il murmure un « Je vous en prie, Monsieur » très formel et part servir d’autres invités du côté des immenses portes vitrées à la française encadrées de rideaux de velours rouge sang. Dehors, derrière le petit groupe de quadras en tenue de soirée, les jardins de l’hôtel particulier s’étendent, sombres, dans la nuit de mars.

La soirée est parfaitement organisée, comme toujours. C’est un de ces trucs caritatifs à l’américaine où des jeunes gens athlétiques se laissent mettre aux enchères et offrent un rendez-vous galant à la personne qui l’emporte, en tout bien tout honneur évidemment. Ce soir, ce sont des pompiers. 

Morgause donne régulièrement des soirées de ce type : ça appose un vernis de respectabilité sur ses entreprises. Personne ne se doute, évidemment, que l’hôtesse de l’événement est la reine de l’essaim de vampires local. 

Les enchères sont terminées et les heureuses gagnantes délestées d’une partie de leur fortune ont à présent un beau pompier au bras. Il y a beaucoup de femmes dans le public, pour la plupart riches, indépendantes et intelligentes, et à ce titre, peut-être un peu seules. 

Moi, je suis le connard qui tire parti de la situation. Je crois que j’ai trouvé ma proie pour la soirée. Ça va faire cinq minutes qu’on discute. Elle s’appelle Agathe, elle est associée dans un cabinet d’avocats. Elle semble plus âgée que moi et elle est sympa. Elle ne mérite pas du tout ce qui lui tombe dessus, mais je vais faire de mon mieux pour ne pas lui pourrir la vie.

Un peu hypnotisé par les boucles d’oreilles en forme de pompons noirs qui caressent sa jugulaire à chaque mouvement de tête, je lui glisse : 

— Je suis chasseur de traders.

En réalité, le seul trader que j’aie jamais chassé, je l’ai mangé. 

Mais ma réponse semble satisfaire mon interlocutrice, dont les lèvres laquées de rouge s’arrondissent en un O parfait. 

— Oh, comme un chasseur de têtes ?

— C’est ça. Sauf que moi, je chasse le grand requin blanc. C’est très niche.

Elle émet un petit rire de gorge. Quoi de plus viril que de trafiquer tout au sommet de la chaîne alimentaire ? Je pense que je ne vais pas rentrer chez moi le ventre vide ce soir. 

La conversation ronronne. Je trempe mes lèvres dans ma coupe de champagne, pour faire bonne figure, mais bien sûr la boisson acide et pétillante ne peut rien contre ma soif qui s’est réveillée, impérieuse, et qui me dévore les entrailles. 

J’avais mieux à faire ce soir que d’aller chasser, mais j’ai négligé ma faim trop longtemps et si je ne m’en occupe pas maintenant, elle reviendra me jouer des tours plus tard.

Maintenant, il faut juste que j’attire la belle Agathe dans un coin sombre un peu à l’écart. Ça tombe bien, elle commence justement à avoir un peu trop chaud dans cette partie bondée de la salle de réception où je l’ai entraînée.

La température de son corps est montée doucement au cours de notre conversation et dans quelques secondes, elle va avoir envie d’air frais. Je tire sur le col de ma chemise. 

— Ça vous dirait d’aller prendre l’air quelques minutes ? Il fait vraiment trop chaud pour moi, ici.

Elle accepte avec gratitude et nous franchissons les immenses doubles portes qui mènent aux jardins somptueux de cet hôtel particulier. J’ai repéré la terrasse un peu plus tôt, on ne pourra pas aller très loin. Au-delà du marbre, il y a des graviers, et il a plu sur la belle pelouse. Agathe ne pourra pas y aller avec ses chaussures, mais ce n’est pas grave. 

Comme il fait assez frais, il n’y a pas trop de monde dehors, juste assez pour que ce soit rassurant. Je hume l’air de la nuit parisienne, sincèrement ravi. Ça sent l’herbe, la pluie, les arbustes en fleurs. Le printemps arrive. C’est la première soirée vraiment plus clémente depuis des semaines. 

— Ça fait du bien, un peu de douceur, commente Agathe. 

Je hoche la tête, tellement d’accord avec elle. Elle m’est authentiquement sympathique, et ça me met mal à l’aise de profiter d’elle.

Je voudrais pouvoir dire que j’ai fait la paix avec ce que je suis, depuis le temps. Mais il me restera toujours un fond d’appréhension. Est-ce que c’est mauvais signe — je n’arrive pas à m’adapter ? Ou bien c’est une bonne chose — mes scrupules m’honorent et je reste un type fréquentable malgré tout ?

Pour le coup, c’est un questionnement dont j’ai exploré le moindre recoin au fil des années et qui à présent m’est fastidieux. Il n’y a pas vraiment de bonne réponse, juste les sensations qui s’obstinent à rester au creux de mon corps.

La boule familière qui me noue l’estomac et qui se manifeste toujours quand je dois me nourrir est revenue, et je la congédie d’une pensée. Ça ne sert à rien de culpabiliser. 

Et c’est le moment où jamais. 

Je souris à Agathe et je plonge mes yeux dans les siens. C’est une initiative beaucoup plus intime que toute notre conversation ne l’a été jusqu’ici. Un peu surprise, elle commence par froncer les sourcils, ce qui fait apparaître sa légère ride du lion. Puis elle se laisse happer par mon regard. 

— Allons faire quelques pas, je veux juste t’attirer dans un endroit sombre, lui susurré-je de ma voix la plus veloutée. 

— Euh… D’accord, murmure-t-elle, un peu perplexe. 

Je n’ai pas encore mis trop de coercition dans mon invitation, je préfère avoir la main légère quand je peux. Morgause se moque régulièrement de moi à ce sujet. 

Je place ma main dans le creux de son dos, et d’une légère poussée, j’indique la direction à prendre. Elle se met en marche, légèrement vacillante. Je jette aussitôt un coup d’œil autour de nous. Personne ne nous a vus. 

Nous franchissons le coin du bâtiment, là où les ombres sont plus denses. Agathe frissonne et ralentit. Je me penche pour murmurer à son oreille : 

— Ne t’inquiète pas. Je ne vais pas te faire de mal. Tu es en sécurité avec moi.

C’est relativement vrai, d’ailleurs. 

Elle lève les yeux vers moi et c’est sa grande erreur. Je suis là pour la cueillir et pour imposer ma volonté. J’explique : 

— Je vais mordre ton cou et boire le sang de ta veine. Je n’en prendrai pas beaucoup et ça ne fera pas mal.

— D’accord, murmure-t-elle. 

Elle ne consent pas vraiment : elle n’est plus vraiment là. C’est un effet de mon emprise vampirique sur elle. 

— Viens.

Cette fois, je la prends par la main et elle se laisse faire. Je cherche l’endroit le plus sombre le long de la façade, et je l’adosse gentiment au mur. C’est mieux si jamais elle fait une réaction allergique. 

Elle lève les yeux vers moi et je continue à la rassurer. 

— Tu ne t’en souviendras pas demain. Tu seras peut-être un peu fatiguée, mais tu récupéreras vite, comme après un don du sang. Ne t’inquiète pas.

Elle hoche la tête et me sourit. Je lui souris en retour. Je lui retire sa boucle d’oreille qui va me gêner, je la glisse dans la poche de ma veste. Puis je me penche vers sa gorge et je cherche la veine. Je la trouve tout de suite, délicieuse et palpitante, sous la peau, juste là où la boucle d’oreille la chatouillait tout à l’heure. 

Elle a un petit sursaut quand mes canines tranchantes percent sa peau. Mais le venin fait effet immédiatement et elle se détend aussitôt contre moi avec un soupir de contentement qui rejoint le mien. 

Son sang est délicieux, chaud, riche, doux, soyeux, enivrant contre ma langue. Je ferme les yeux en déglutissant le liquide vital qui pulse hors de la plaie. 

Je me surprends à caresser le bras d’Agathe comme si elle était un petit animal qu’il faudrait rassurer. Je suspends immédiatement ce geste réflexe. C’est instinctif, mais c’est une autre chose que je n’aime pas. Ça me rappelle une vidéo que j’ai vue un jour dans une exposition d’art : des pêcheurs qui câlinaient les poissons mourants, soi-disant pour les accompagner dans la mort et faire la paix avec l’univers, mais j’avais trouvé ça particulièrement bizarre et pervers.

C’est une autre de mes manies qui ferait rire Morgause, si elle le savait. 

Tout en buvant, je compte les secondes, pour m’assurer que je ne vais pas trop loin. Cette connexion, cet instant, c’est si bon pour moi et pour ma proie, que nous pourrions basculer dans quelque chose de dangereux qui n’est pas nécessaire. 

Quand j’arrive à vingt, je prends une dernière gorgée langoureuse, et j’égratigne ma langue sur une de mes canines pour en tirer une goutte de sang. Ensuite, je la passe sur la blessure au cou d’Agathe et elle a un frisson d’extase — pour elle, c’est ça le meilleur. 

Déjà, la plaie se referme, je la nettoie rapidement, puis je me redresse et je capte son regard émerveillé alors qu’elle revient à elle.

Nous échangeons un autre sourire.

Certains vampires disent que ce moment est beau, comme s’ils ne profitaient pas des humains. 

— Je vais y aller, lui dis-je. J’ai passé une bonne soirée avec toi. La prochaine fois que tu croiseras un vampire, tu ne seras pas tentée de le suivre, même si c’est moi. Surtout si c’est moi. Tu ne seras pas sensible à son influence.

Peu de vampires le savent, mais on peut protéger les gens. Agathe a payé la taxe, elle a assez donné, je ne veux pas qu’elle soit à nouveau inquiétée. C’est une des règles que je me suis fixées. 

Je lui prodigue quelques conseils supplémentaires :

— N’oublie pas de boire. Tu devrais demander un bon jus d’orange au bar, et peut-être aussi tester les macarons. Ensuite, rentre chez toi et fais-toi une bonne nuit de sommeil. Demain, viande rouge obligatoire. Même si tu es végane, tu vas avoir une pulsion irrésistible, et après ça, tu ne te sentiras même pas coupable.

Je désigne du menton la terrasse que nous avons quittée il y a à peine deux minutes. 

— Ne reste pas dans l’ombre, tu vas faire une mauvaise rencontre.

Ses paupières s’agitent, elle va émerger, et moi, quand ça arrivera, je ne veux pas être là. 

— Merci, Agathe. Au revoir.

Je m’assure qu’elle regagne la terrasse, puis je m’éclipse à travers la pelouse. Je vais contourner l’hôtel particulier et sortir par la grille de devant. 

Je me sens mieux, maintenant que j’ai bu. Mon cœur bat plus fort, mes sens sont plus aiguisés. Je perçois à nouveau la caresse de l’air sur ma peau et je mesure à quel point j’avais faim. La nuit est encore plus délicieuse, le monde a retrouvé sa profondeur. Chaque cri d’oiseau, chaque vrombissement d’auto se détache, unique. 

Je zigzague entre les rhododendrons quand mon portable sonne. C’est Morgause. 

— Tu as bu ? demande-t-elle sans préambule. 

— Bonsoir, ma Reine. Oui, j’ai bu.

— Super, dit-elle. Comme tu as tendance à te laisser mourir de faim, je préfère te cueillir à un moment où tu pourrais servir à quelque chose. J’ai besoin que tu ailles chercher un paquet pour moi à l’entrepôt C.

Je ralentis aussitôt le pas. 

— Un paquet ? C’est urgent ?

Je suis quasiment certain que personne d’autre que moi ne lui parle comme ça. Je pense qu’elle en a décapité d’autres pour moins que ça. Avec moi, elle se contente de répondre avec humeur : 

— Évidemment que c’est urgent. Sinon je ne me donnerais pas la peine de t’appeler.

Je prends bien garde à ce que mon soupir ne soit pas audible pour mon interlocutrice. J’ai des relations aussi pacifiques que possible avec Morgause. Je lui rends des services. Le reste du temps, elle m’ignore plus ou moins. C’est ce que j’ai trouvé de mieux et j’ai l’intention de tout faire pour préserver ce statu quo.  

— Quel genre de paquet ?

C’est un paquet vivant ou un paquet mort ? C’est un paquet qui va me gâcher la soirée ou bien toute la nuit ? Mais bien sûr, elle ne va pas me le dire au téléphone. 

— Tu demanderas à Sam quand tu seras là-bas. Il t’attend.

Je lève les yeux au ciel. 

— Il faut que je prenne quel genre de véhicule ? C’est un gros paquet ou un petit ?

— Un moyen paquet. Vas-y en voiture. Maintenant, arrête avec tes questions et fais ce pour quoi je te paie.

Elle a déjà raccroché. Elle n’entendra pas mon grondement contrarié tandis que j’allonge le pas vers les grilles de l’hôtel particulier.

 

Chapitre 4

Audrey

Le seul moment de la journée où je suis vraiment moi-même, c’est quand je cache mes cheveux blonds sous une cagoule noire et que je sors à moto dans les rues sombres de ma ville. 

Peut-être que j’ai trop regardé de dessins animés de super-héros quand j’étais petite. Peut-être que je suis tombée sur de vieilles cassettes vidéo de Cat’s Eyes et que ça m’a sculpté la matière grise à un âge trop tendre. Peut-être qu’en entendant parler de Banksy, je me suis dit : « Eh, moi aussi, je veux être une héroïne masquée ».

Ou bien peut-être que j’ai juste une case en moins. 

Probablement j’ai une case en moins, et ça doit remonter à la petite enfance. Demandez à ma mère qui je suis, elle vous dira que je suis une poupée blonde qui a du mal à trouver le prince charmant, à cause de son travail trop exigeant et de ses standards impossibles. Ma propre mère me voit comme me voit Pierrick.

Et du coup, est-ce qu’on peut vraiment me reprocher d’en jouer ? Ma blondeur est un super-pouvoir et il implique de grandes responsabilités. 

Manuel de la parfaite petite super-héroïne du quotidien, chapitre 2 : maintenant que vous maîtrisez le volet diurne, prenez des notes parce qu’on attaque la partie technique. Il vous faudra : une moto puissante, et ne lésinez pas sur l’équipement ; un abonnement dans une bonne salle de sport, et prenez un coach au début si vous n’êtes pas au niveau, parce que votre vie dépendra peut-être de votre forme et de votre endurance ; un petit cours d’art martial, ça ne ferait pas de mal. Personnellement j’essaie le karaté, mais je n’ai pas encore le niveau pour en faire quoi que ce soit, alors je mise tout sur la surprise et la vitesse. 

Pour l’arme, c’est vous qui voyez. Moi, je n’en ai pas. Je devrais probablement, mais je n’ai pas encore franchi le pas. J’ai un couteau suisse dans ma poche de blouson, et voilà. Je sais que je fais un blocage psychologique, mais de toute façon, je ne saurais pas m’en servir. 

Pas la peine de déformer votre voix, de vous faire passer pour un mec : si vous êtes assez blonde pendant la journée, personne ne se doutera de rien. 

Ce soir, j’ai rendez-vous avec un type qui prétend avoir des informations pour moi au sujet de Baudreux. C’est lui qui m’a contactée, via la boîte mail de l’Ombre. Il a dit qu’il voulait me montrer quelque chose. Il a laissé entendre qu’il connaissait l’adresse d’une « salle de shoot » encore en activité, qu’il pouvait m’y faire entrer, mais qu’il fallait se dépêcher, parce que ces trucs-là ont tendance à partir en fumée.

Mon frère Karim pense qu’aller le voir est une atrocement mauvaise idée. Il n’a pas réussi à déterminer l’origine du mail et il pense que c’est un piège. 

— Une salle de shoot ? Qu’est-ce que ça veut dire, d’abord ? a-t-il fait remarquer. 

— J’en ai aucune idée. Mais on traque un labo pharmaceutique innovant. Ça peut être intéressant, non ?

J’ai commencé par lui promettre que j’aillais juste jeter un coup d’œil, que je ne descendrais pas de moto si ça avait l’air de craindre. Il a insisté pour me suivre en voiture et pour que j’active le traceur de mon téléphone, et même que j’en mette un autre dans mes vêtements, et qu’on reste en contact en permanence. 

Je ne veux pas qu’il prenne l’habitude de me surveiller dans ma quête de la vérité. C’est déjà bien suffisant qu’il m’aide comme il le fait, de loin. Mais il n’a pas voulu lâcher l’affaire. 

— Je ne compte pas prendre de risques inutiles, lui ai-je garanti au téléphone il y a cinq minutes. Si le mec me paraît louche en quoi que ce soit, je laisse tomber.

Je laisse le tunnel du Louvre m’avaler et faire couler ses éclairages blafards sur ma moto et ma combinaison noire. Il y a de la circulation — il y en a toujours à Paris. Cette fois, je me dirige vers la banlieue Est, vers une autre zone industrielle. 

Alors que je file sur les quais de la Seine semée de gros bateaux-mouches léthargiques, Karim décide de faire son geek et d’utiliser l’oreillette qu’il m’a fournie. 

— Je suis toujours derrière toi, m’annonce-t-il. Mais ça te ferait mal de conduire un peu normalement ? 

— Qu’est-ce que t’appelles « conduire normalement » ?

— Je sais pas, moi. Respecter le code de la route. Ne pas slalomer entre des bus qui essaient de t’écrabouiller. 

— Il n’y a pas de bus sur les quais, Karim.

Mon petit frère n’aime pas sortir de chez lui. Il le fait par pur amour pour moi, parce qu’il veut me protéger, et c’est mignon. Il pense que je fais n’importe quoi, et il n’a peut-être pas tout à fait tort. Il sait que je ne vais pas m’arrêter et il fait ce qu’il peut pour m’aider. 

Tout en roulant, j’admire la magnificence de Paris by night par temps ronchon. Quelles que soient les circonstances, quelle que soit votre humeur, cette ville est sublime et je ne m’en lasserai jamais. Penser qu’elle abrite des trafics dégueulasses et des prédateurs me rend malade. 

De l’autre côté du périph, quelques minutes plus tard, l’ambiance change du tout au tout. La circulation se décongestionne, les piétons se raréfient, la vie est comme aspirée par une étoile noire, on se croirait dans un autre monde. Je slalome entre les rues de la banlieue résidentielle, je me paume un peu. Karim me rappelle.

— C’est à gauche, grogne-t-il.

— Je sais.

C’est un mensonge. Je veux projeter une image de badassitude et de compétence ultime, pour que mon petit frère voie que je n’ai pas besoin de lui sur le terrain. 

— À droite, dit Karim. 

Je me mords la lèvre et je tourne à droite dans la zone d’activités déserte. Je me repère, et je mets un coup d’accélérateur pour reprendre un peu de distance avec sa Peugeot grise qui me colle au derrière. 

— Va garer ta bagnole de daron discrètement quelque part, tu veux bien ?

Il ricane, mais je le vois dans mon rétroviseur mettre son clignotant bien sagement et prendre à droite dans une allée. Moi, je prends la suivante et je m’engage sur le parking d’un entrepôt. C’est là qu’est le rendez-vous. 

Je fais le tour du parking pour repérer les lieux. Bon, OK, c’est assez sinistre. Je l’avoue volontiers. Aucun signe de vie, aucun éclairage ne laisse supposer qu’il y a quelqu’un dans le gros bâtiment de tôle rouillée défiguré par une pub des années quatre-vingt aux couleurs criardes. Et le bitume du parking est très occupé à retourner à l’état de nature. 

Mon rendez-vous n’est pas encore arrivé, alors je me trouve un endroit protégé pour l’attendre. Je laisse ma bécane et je descends, puis je fais quelques pas pour me poster dans l’ombre d’un groupe d’arbustes en fleurs, des forsythias ou un truc du style. 

— Tu restes sur ta moto, hein, fait Karim à mon oreille. 

— Oui. À condition que toi, tu restes dans ta caisse. 

— Tout à fait, assure-t-il. 

Je suis une très bonne menteuse, mais lui, il est nul à chier. Zut. Je n’aime pas du tout cet endroit, et je n’aime pas savoir Karim dans le coin. Si mon rendez-vous n’est pas là dans deux minutes, je me tire. 

Comme si ma décision avait été le signal pour lui d’arriver, deux phares éclairent soudain l’entrée du parking et une Mini entre, puis se gare à l’arrache quelque part en plein milieu. C’est lui ?

La portière du conducteur s’ouvre et une jambe apparaît, puis un type gigantesque qui se déplie pour sortir de la voiture bien trop petite pour lui. Il regarde autour de lui, lève le nez comme pour humer l’air, puis se hâte vers l’entrepôt. Il porte un costume noir, une chemise claire, ses chaussures brillent dans le clair-obscur. Il a des cheveux sombres. Il est bien trop sapé pour travailler ici de nuit.

Et ce n’est pas mon rendez-vous. 

— C’est pas lui ? murmure Karim dans l’écouteur. 

Je souffle : 

— Ta gueule. Si tu pouvais pas t’empêcher d’approcher, ne fais pas tout foirer. 

Il se tait. L’inconnu frappe plusieurs grands coups sur la porte de l’entrepôt, et elle s’ouvre.

Il y avait quelqu’un. Aucune lumière à l’intérieur. Le type n’a même pas de lampe de poche. 

Les deux hommes échangent quelques paroles que je n’arrive pas à saisir avec le casque qui me bouche les oreilles. Je l’enlève, sans retirer ma cagoule. J’entends à peine mieux, et quant à lire l’attitude corporelle respective des deux types, il n’y a pas moyen.

Qu’est-ce qu’ils fabriquent à minuit passé ? Pourquoi fait-il aussi noir dans ce bâtiment ?

Puis la porte de l’entrepôt se referme. Le deuxième type a disparu. Le premier reste planté là devant la porte, tout seul, dans la lumière franchement très blafarde de l’éclairage public défaillant. Il secoue la tête comme si l’autre l’avait agacé. Puis il pivote sur ses talons et il fait demi-tour. 

Mais il ne va pas vers la voiture. Au lieu de ça, il se dirige droit vers un endroit sur ma gauche, et s’engage sur le talus qui borde le parking.

— Euh… fait Karim à mon oreille, c’est normal s’il vient vers moi ? 

— Tais-toi ! soufflé-je alors que mon sang se glace dans mes veines. 

Si ce crétin s’est fait repérer, alors je… je vais le…

C’était une arnaque, un piège, et maintenant ils vont s’en prendre à Karim. 

J’ai remis mon casque et je me glisse vers ma moto, aussi silencieusement que possible, en passant par la pelouse derrière moi.

Merde, merde, merde.

Mon frangin n’a absolument rien d’un homme d’action. Son truc, c’est les ordinateurs, il est gaulé comme une crevette, je ne vois même pas ce qu’il espérait faire en sortant de sa bagnole. Je vais le buter, je vais l’étrangler à mains nues. 

— T’es loin de ta caisse ?

— Hum…

— Purée, Karim !

L’inconnu a disparu dans l’ombre. J’ai atteint ma moto, je l’enfourche et je démarre. Le seul espoir de Karim, c’est une diversion. Je fais gronder le moteur autant que je peux, puis je démarre dans la direction où le type s’est fait avaler par l’obscurité. 

— Karim, dis-moi que tu es dans ta caisse. 

— Je suis dans ma caisse. 

Mensonge. Ça s’entend : il est encore en route, il marche vite, il est essoufflé parce qu’il a autant d’endurance qu’une palourde. Zut. Je m’engage sur le talus herbeux puis dans l’espèce de parc/no man’s land arboré, à la suite du type qui a disparu. 

J’ai beau scruter la nuit, je ne vois absolument rien. Il y a des arbres et pas d’éclairage, la nuit est très sombre et je dois me concentrer pour passer entre les bosquets. Je n’arrive pas à localiser le type en costume, il n’est pas dans la lumière de mes phares. 

Tout à coup, le voilà : il surgit juste devant moi de derrière un buisson en me barrant la route. J’entrevois un éclair d’onyx, des yeux ardents dans un visage pâle aux traits harmonieux. Je fais une embardée réflexe au moment où il essaie de m’attraper. Sa main agrippe ma taille, mais j’ai réagi juste à temps et ses doigts glissent sur le cuir de mon blouson.

Je n’ai jamais été aussi contente d’avoir investi autant de blé dans cette combinaison.

Au moment où je pense avoir évité le type, un choc frappe l’arrière de la moto qui ralentit tandis que ma roue avant se soulève et que mon cœur fait un bond. Pas le temps de regarder ce qui se passe à l’arrière. Je donne un coup d’accélérateur, et un coup de pied au hasard, puis un autre qui fait contact avec quelque chose — je dirais un bras. L’arrière de la moto retombe d’un coup sur quelque chose qui cède avec un craquement. L’homme pousse un juron. La moto pourrait verser, mais j’ai le réflexe de m’équilibrer avec mes pieds. J’accélère encore, et cette fois, j’arrive à me dégager. La moto repart à toute allure en dérapant sur l’herbe humide. 

Mon cœur bat à deux cents à l’heure et je continue à slalomer entre les arbustes pendant plusieurs secondes, plus ou moins hors de contrôle, avant que la voix de Karim me rappelle à la réalité. 

— Audrey ? Ça va ? 

— Ouais, et c’est pas grâce à toi. Dis-moi que tu es dans ta voiture. Et ne me mens pas, cette fois, s’il te plaît. 

— Je suis dans ma voiture. 

— Tire-toi immédiatement. Fais tous les détours qui te passent par la tête et rentre chez toi. 

Karim n’est pas sportif, mais la paranoïa, ça le connaît. Ça, il va y arriver. 

Personnellement, je respire beaucoup mieux quand je quitte cette espèce de zone arborée pour regagner les rues désertes mais bien éclairées. Trois minutes plus tard, je retraverse en sens inverse la zone pavillonnaire endormie. Encore cinq minutes et je franchis le périph vers Paris. 

Bon sang, qu’est-ce qui s’est passé, là ? C’était un piège, c’était évident. J’ai failli tomber dans un piège et y entraîner mon frangin. J’ai pris un risque complètement idiot et je n’ose même pas imaginer ce qui me serait arrivé si ce type avait réussi à me faire tomber de ma moto.

Il va falloir que je revoie mes règles basiques de sécurité, si je veux continuer. 

Comme je l’ai conseillé à Karim, je fais trois fois le tour de la planète avant de rentrer me garer dans le parking souterrain de mon quartier où je loue un box. Là, je me défais en hâte de mon déguisement d’Ombre, casque, bottes, blouson, tout. Je remets mes vêtements d’Audrey Renard et je file après avoir vérifié au moins deux cents fois que le parking était désert. 

Dix minutes plus tard, quand Patouf m’accueille à la porte de mon studio, et que je me baisse pour le caresser, j’ai encore les doigts qui tremblent.

 

La suite est par ici. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *