Deux hommes. Deux camps. Un seul destin : la nuit éternelle.
Lucie, une jeune peintre parisienne à deux pas du succès, rencontre à quelques minutes d’intervalle deux hommes sortis de nulle part. Le premier, Quintus, charismatique agent d’artistes, veut la propulser vers la gloire. Il formule d’étranges propositions, si tentantes qu’elle le soupçonne d’être télépathe. Le deuxième, Adrien, gît inconscient dans la rue. Elle lui porte secours, lui fait instinctivement confiance et le recueille chez elle quand il s’avère amnésique.
Lucie découvre peu à peu que sa trajectoire n’a pas percuté par hasard celles des deux hommes. Chacun a ses secrets, sa magie, et ses plans pour l’avenir de la jeune femme, qui se retrouve bientôt dans les feux croisés du plus ancien conflit du monde. Le ciel a bien ses anges, l’enfer ses démons, et l’humanité ses vampires, mais la réalité est bien loin des contes et des légendes. L’amour et l’amitié auront-ils raison de la raison d’État ?
Avant-propos
Ceci est l’histoire du combat pour mon âme.
Elle ne ressemble pas vraiment à ce que j’aurais pu imaginer, enfant, sur les bancs du catéchisme, si j’avais essayé de représenter mon destin en y ajoutant anges, démons, crucifix, tentations, exorcismes et tutti quanti.
D’ailleurs, la religion n’a pas vraiment eu son mot à dire sur mon sort, et le curé de ma paroisse aurait été horrifié par les anges que j’ai rencontrés. Il se serait bien mieux entendu avec les démons, à mon humble avis. La réalité échappe bien souvent aux étiquettes et aux catégories. Ne vous fiez pas trop à ce que raconte le folklore…
Comme beaucoup d’histoires louches, la mienne commence dans un bar. Celui où j’ai fêté ma première vraie exposition d’artiste, deux minutes avant de tomber sur le diable en personne.
Chapitre 1
Samedi soir : le bar est blindé, chacun cherche sa chacune, l’alcool coule à flots, et nous avons la meilleure table. Les images de la nuit d’été me traversent par grands flashs langoureux — une silhouette, un sourire, une attitude gracieuse ou le déséquilibre d’une démarche. L’éclairage des lampes de cuivre qui se tamise dans les coins ne fait qu’accentuer, par ses zones d’ombres, l’énergie farouche d’un début de soirée prometteur.
Avec mes deux meilleurs amis, Arnaud et Blanche, je célèbre mon premier succès de peintre. Depuis ce soir, mes toiles sont accrochées à la galerie d’art Éole, juste à côté d’ici. Le vernissage, un truc confidentiel en petit comité, vient de se terminer, et je sais que j’ai déjà vendu de premières toiles. Cinq, m’a dit Ulrich, le propriétaire de la galerie.
— Cinq, Lucie, tu te rends compte ! ne peut cesser de s’exclamer Arnaud, hystérique.
Avec son sourire jusqu’aux oreilles, ses manches de chemises retroussées, ses grands yeux ronds et ses cheveux châtains en bataille, il est l’image même de l’enthousiasme.
Moi aussi, j’ai un sourire plutôt bête plaqué sur la figure. Je sais bien que ce n’est pas grand-chose, et que la route est encore longue, mais c’est le moment de se réjouir, et pour le reste, on verra plus tard. Blanche et Arnaud, parce qu’ils sont mes meilleurs amis, me prédisent beaucoup d’autres succès.
— Imagine dans cinquante ans, dit Arnaud, qui ne connaît rien à l’art, mais qui compense par son optimisme. Quand tu seras célèbre, je pourrai ressortir tous les tableaux que tu m’as offerts, et je serai instantanément riche à millions. Je pourrai devenir rentier, vivre au bord de ma piscine, et ne plus rien faire de mes dix doigts.
— Super plan, commente Blanche, sauf que tu auras plus de soixante-dix ans. Qu’est-ce que tu veux encore faire de fun et de glamour à soixante-dix ans ? Non, il faut que Lucie devienne célèbre avant.
Blanche est la plus ambitieuse de nous trois… c’est plus facile pour elle, parce qu’elle se destine à une carrière dans la grande entreprise. Elle a le cœur bien accroché, et le niveau de cruauté qui va bien, elle s’y entend en politique, et défendra son bifteck bec et ongles contre tout rival qui oserait se dresser sur son chemin. Moi, c’est à elle que je prédis une grande carrière. Mais elle a aussi de l’ambition pour moi, et si je suis arrivée jusqu’ici, c’est en grande partie grâce à elle, à ses encouragements parfois un peu rudes.
Est-ce que je manque d’ambition de mon côté ? Non, pas du tout. Mais je suis une artiste, j’ai d’autres priorités. Je dois suivre mon chemin et le reste viendra. En tout cas c’est ce que je me dis. Je ne veux pas de la course à l’échalote, je veux que les choses tombent facilement entre mes mains, que ça soit du tout cuit, je crois en mon talent, et je crois que si je le développe, des choses extraordinaires se produiront d’elles-mêmes.
Peut-être que je suis une incurable rêveuse. Ou peut-être qu’au final c’est moi, la plus ambitieuse de la bande…
— Tu as vu comme Ulrich te regardait ? commente Arnaud, qui perd rarement une miette de quoi que ce soit.
Il est journaliste économique et technologies, parce qu’il faut bien croûter, mais je pense qu’il rêve secrètement d’enquêter pour Paris Match, Closer ou People. Et il a cette passion un peu malsaine pour la reine d’Angleterre et sa gamme de tenues monochromatiques.
Je fais la grimace. Ulrich, le patron de la galerie, m’a prise sous son aile avec un enthousiasme excessif et très ambigu. Il parle de « mes nombreux talents » à qui veut l’entendre, et m’appelle son petit papillon. Je sais que le business des galeries d’art consiste à essayer de mettre en avant les artistes pour vendre des toiles, mais je me méfie un peu de lui. Ses yeux et ses mains ont tendance à vagabonder.
— Et Candice ? Tu as vu la tête de Candice ? s’esclaffe Blanche. Chaque toile que tu vendais ce soir, c’était un citron truffé de verre pilé qui lui descendait dans le gosier.
Candice est une de mes camarades de promo de l’école d’art. Elle n’a pas encore décroché sa première exposition. Blanche l’a dans le nez depuis que Candice a essayé de me piquer un projet d’études. D’après Blanche, elle m’attend au tournant, et elle ne reculera devant rien pour me supplanter si elle peut le faire. Moi, je ne suis pas vraiment inquiète.
— Tout ce qui manque à cette soirée parfaite, déclare Blanche, c’est quelqu’un à ramener à la maison.
Nous sommes tous trois célibataires. Nous nous sommes rencontrés au lycée et sommes restés très bons amis malgré des études très différentes. Blanche a fait une école de commerce, Arnaud une école de journalisme, et moi une école d’art. Nous nous voyons régulièrement et nous sommes les meilleurs amis du monde. D’ailleurs nous avons habité pendant un temps ensemble, jusqu’à ce que l’odeur de ma peinture et la voix d’Arnaud au téléphone aient raison de la patience de Blanche. Quant à Arnaud, il s’est trouvé de nouveaux colocataires, des gens avec qui il partage aussi un bureau en ville, et que nous appelons maintenant gentiment « sa secte » : une bande de pigistes débutants et de freelances déterminés qui travaillent ensemble, vivent ensemble et se tiennent les coudes face à l’adversité.
Et moi… je me suis déniché une sorte de squat.
Mais avoir pris des chemins différents ne nous empêche pas de nous retrouver au moins une fois par semaine, pour nous raconter pratiquement tout.
— Puisque nous en arrivons à cette section de la conversation, dit Arnaud, je souhaite signaler que mes efforts ont presque été couronnés de succès cette semaine avec la jolie Coralie.
Nous poussons des exclamations ravies, trinquons bruyamment, puis nous entrons dans le détail. La situation avec Coralie est épluchée et analysée jusque dans le moindre détail. Arnaud est un cœur d’artichaut qui a du mal à se faire comprendre des femmes. Tout le monde pense qu’il est gay, ce qui n’est pas le cas. Mais les clichés ont la vie dure. Du coup, comme il est de surcroît subtil ascendant timide, il se retrouve souvent catalogué meilleur pote. De la discussion, il ressort que Coralie n’a toujours rien compris, mais qu’elle a énoncé des préférences : elle aime les types doux, originaux et cultivés. Si seulement elle voulait bien entendre les soupirs qu’Arnaud pousse dans son sillage, l’affaire serait dans le sac. Mais là, il y a encore du boulot. Blanche et moi émettons moult suggestions pour aider Arnaud à exprimer son admiration et son affection. Il rougit, il se tord les mains, il s’esclaffe. Ce mec est un film ambulant.
Ensuite c’est au tour de Blanche. Elle a décidé qu’elle était amoureuse de son nouveau patron, un type aux dents longues et acérées, de dix ans son aîné et marié. Mais cela ne semble pas la gêner. Elle dit qu’elle est jeune et qu’elle a le temps de s’amuser encore. J’éprouve juste à chaque fois un pincement de cœur pour l’épouse trompée. Mais Blanche ne s’encombre pas de ce genre de considérations. J’espère juste que cette histoire ne fera pas souffrir trop de monde.
Elle nous explique que cette semaine, elle a continué de harceler son amant, jusqu’à le faire craquer et lui arracher un baiser fougueux et torride dans une salle de réunion vide. Arnaud et moi poussons les hauts cris.
— Quel cliché ! m’écrié-je.
— Quelle amazone ! juge Arnaud.
— Vous pouvez vous moquer autant que vous voulez, conclut Blanche, mais j’ai eu plus d’action en une semaine que vous deux réunis au cours des six derniers mois.
Et sur cette conclusion sans appel (et vraie), c’est maintenant à mon tour de faire face à l’interrogatoire, et d’annoncer à mes deux copains et bourreaux que je n’ai pas la plus petite perspective amoureuse à me mettre sous la dent.
— Mais vous n’imaginez pas tout le travail que j’ai dû fournir pour l’exposition !
Rien qu’à prononcer ces mots, je sens une nouvelle bouffée de fierté m’envahir. Cette exposition, j’en ai rêvé et c’est un moment clé dans ma vie, un tournant. Jusqu’ici j’étais juste une étudiante en art avec une activité de graphiste pour payer mes factures. Maintenant, je suis dans la course.
J’ai travaillé comme une bête, jour et nuit, pour produire les toiles commandées par Ulrich. Je suis la première dans ma promotion à bénéficier d’une exposition aussi importante dans une galerie aussi bien placée et aussi renommée. Je sais que ce n’est pas encore le top du top, et bien sûr, oui, je me méfie d’Ulrich et de ses mains baladeuses. Ce n’est pas parfait, mais l’important, ce sont les peintures. Je suis fière de chacune des toiles que j’ai peintes pour cette exposition. Je me suis vraiment donnée à fond, et cela m’a ouvert de nouvelles perspectives artistiques.
Blanche agite ses doigts devant mes yeux.
— Ouh-ouh, Lucie ! Allo la Terre, ici la Lune.
Je sors de ma rêverie, me sentant un peu coupable de m’évader si facilement de notre conversation rituelle entre amis.
— Rien de nouveau de mon côté, répété-je, espérant que la discussion va vite évoluer vers autre chose. Je n’ai aucun scrupule à avouer la totale platitude et nullité de ma vie amoureuse.
— Attends, dit Arnaud, il va falloir faire un effort, Lucie. Tu sais comme je vis pour les commérages. Nourris-moi, je t’en supplie. Blanche et moi, on a vidé notre sac, c’est à ton tour !
Blanche a froncé les sourcils et je redoute encore plus le commentaire qu’elle se prépare probablement à me formuler. Je prends un air innocent, et je hausse les épaules en inclinant la tête de côté, et en espérant avoir l’air d’un petit chat mignon.
Parfois je pense que Blanche pourrait nous virer de son cercle d’amis si nous ne sommes pas assez hauts en couleur et pittoresques pour justifier notre manque de succès. C’est moche de penser ça d’une amie, car je sais qu’elle n’est pas tout à fait aussi vaine et arriviste qu’elle voudrait bien le faire croire, mais c’est un masque qu’elle se donne et il est parfois très convaincant. Je tolère son côté exigeant et rentre-dedans, car je sais qu’il cache en réalité une loyauté sans limites envers ses amis.
— Désolée, dis-je, je te promets que je ferai mieux la prochaine fois.
— Hum, fait Blanche avec une moue dubitative, et tu comptes t’y prendre comment ? Parce que si ton travail t’empêche de rencontrer du monde, ça ne va pas aller en s’arrangeant. Tu ne peux pas commencer dès maintenant à mener une existence de nonne. La séduction, c’est un investissement qu’il faut faire sur la durée. Un peu comme de la R&D. Si tu arrêtes de draguer, tu vas perdre le peu d’expertise que tu as péniblement acquise, en grande partie grâce à mes conseils, et quand tu seras complètement rouillée, tu finiras vieille fille. Ou alors pire encore, tu épouseras quelqu’un d’ennuyeux que tu n’aimes pas vraiment, juste pour faire 2,1 enfants quelconques à 38 ans.
— Arrête de dire des choses horribles, proteste Arnaud. Elle n’a que vingt-deux ans !
— Oui, fait Blanche d’un air décidé. On est au summum de notre beauté et de notre intelligence. C’est maintenant qu’il faut frapper, et frapper fort.
Elle est tellement féroce et confiante qu’elle nous fait rire tous les deux. Je me lève en déclarant :
— Je vais chercher d’autres cocktails.
Moitié parce que j’en ai besoin, moitié pour échapper à cette pression. Qu’ils prennent une décision sans moi. S’ils veulent continuer à discuter de ma vie amoureuse, je ne veux pas être là pour entendre ce qu’ils disent.
Chapitre 2
À 23 h 30, la soirée commence, pleine de promesses. Ayant fui cette conversation inconfortable, j’apprécie l’atmosphère du bar, qui est bondé.
J’aime regarder la façon dont les gens s’accoudent au zinc, le détail du pli d’un poignet ou d’une boucle d’oreille, d’une mèche ou d’un col, d’un regard échangé entre des gens qui se connaissent ou non. J’imagine leur histoire, le dialogue qui va naître de chaque rencontre éphémère. Et peu importe si quatre personnes m’ont déjà doublée dans la file d’attente informelle qui s’étire jusqu’au barman. En fait je m’en fiche un peu, ça me permet de mieux observer les gens quand ils passent à côté de moi, et je ne suis pas vraiment pressée de retourner sur la sellette entre mes deux amis.
Les yeux fermés, je goûte la vibration de la nuit, tous les espoirs et les rêves des convives. Je les laisse passer sur moi, comme une caresse. C’est sensuel, ça n’a rien de réel. Je souris. Ça se passe entre moi et mon imagination.
— Tu sais qu’on ne peut pas vivre sa vie dans les rêves, dit une voix grave sur ma droite.
Je sursaute et j’ouvre les yeux. J’ai l’impression que l’inconnu a parlé directement à mon oreille, j’ai senti son souffle chaud sur ma peau. Mais quand j’ouvre les yeux, l’homme qui se tient face à moi est accoudé au bar à distance respectable. Sans son air moqueur et la lueur qui pétille dans ses yeux sombres, je ne ferais même pas le rapprochement avec les paroles qui viennent d’être prononcées à mon oreille.
Pantalon sombre, chemise blanche, cravate largement dénouée, il pourrait avoir l’air d’un consultant ou d’un comptable éméché, mais ce n’est pas du tout le cas. Peut-être est-ce la coupe ou l’étoffe de son costume. Il émane de lui un charisme étonnant. Pas cette aura de puissance, d’arrogance et de richesse spécifique aux businessmen qui font tellement d’effet à Blanche. Non. Ce type dégage toute autre chose. Une sorte de créativité trouble qui sent les embrouilles, les idées tordues, le danger, l’aventure. J’essaie d’analyser sa posture à la fois décontractée et aux aguets, dans l’espoir de trouver, dans la ligne de ses épaules ou de son menton volontaire, un indice sur ce qui le distingue foncièrement de la foule du jeudi soir.
Je tente d’imaginer d’où il vient. Peut-être d’une jungle lointaine, ou d’un pays exotique où ils ont encore des princes, des sacrifices humains…
— Pardon ? dis-je, surprise.
Oui, parce que je suis la reine de la répartie spirituelle.
Il plisse ses yeux sombres. Loin d’éteindre la lueur taquine, ça ne la rend que plus visible.
— Je disais juste, ajoute-t-il, que les fantasmes sont encore meilleurs quand on s’autorise à les vivre.
Je marque l’arrêt. Comment peut-on ressembler à ça et dire des trucs comme ça ? C’est cruel.
— C’est vrai que tu es encore jeune, glisse-t-il, mais ce n’est pas bon de rester trop longtemps sur le seuil de la vie à en contempler les possibilités.
Je ris, un peu mal à l’aise. On dirait qu’il a surpris ma conversation avec Blanche et Arnaud, et cette impression fait courir un frisson dans mon dos. Mais je me reprends vite — ces paroles profondes ne peuvent être rien d’autre que de la philosophie de comptoir. De la drague à deux balles. Ce type peut se le permettre, parce qu’il est sublime.
— Ah, j’ai compris. Tu es un grand sage !
Il s’approche d’un pas, accroissant encore par ce geste la pression sensuelle de sa présence : je perçois la chaleur qu’il irradie, son parfum coûteux et juste dessous, une odeur de mâle beaucoup trop délicieuse pour être honnête.
— J’ai beaucoup d’expérience, susurre-t-il. Si tu veux, je peux me charger de ton éducation.
Je pose ma main sur sa poitrine pour le tenir à distance, mais c’est une erreur. Maintenant je sens sous ma paume la chaleur de son torse et la fermeté de ses pectoraux.
— Tu vas un peu vite. Je suis juste là pour boire un coup avec des amis.
Contre toute attente, il hoche la tête.
— Bien sûr. Je sais. Et moi, je suis juste là pour formuler une proposition. Qu’est-ce que tu bois ?
Je m’avise que le barman, par un fait extraordinaire, semble attendre notre commande.
— Euh, un mojito, un whisky coca, et une caïpirinha, s’il vous plaît.
— Pour moi, dit l’inconnu, un sex on the beach.
Je ris à nouveau. Quel cliché. Et loin de se vexer, l’inconnu tourne la tête vers moi avec un sourire complice, facile, qui désamorce toute réticence. Il se moque de sa propre kéké-attitude et m’invite à le faire avec lui.
Le barman accuse réception de la commande d’un simple hochement de tête et se met au travail.
Je commence à me dire que Blanche a peut-être raison, qu’il faudrait d’urgence que je me trouve un type, si le moindre inconnu croisé dans un bar parvient à me troubler de cette façon. Si je commence à avoir envie de lui manger dans la main, juste pour quelques échanges de drague facile, c’est que je suis sur la mauvaise pente. Mais le mec en question, après avoir passé commande, se tourne vers moi :
— Félicitations pour l’expo. C’est très réussi.
J’en reste bouche bée. Au temps pour moi. Voilà dans quel genre de conversation nous sommes lancés. Cet homme est un amateur d’art, un client potentiel.
— C’est bien toi, l’artiste, non ? vérifie-t-il avec un sourire en coin.
— Oui, c’est moi, bredouillé-je. Merci. Ça vous, euh, ça t’a plu ?
J’essaie de me forcer à être polie avec mes potentiels acheteurs, et celui-ci a l’air d’avoir les moyens d’acquérir une toile. Blanche m’a tancée déjà plusieurs fois parce que j’ai tendance à me refermer comme une huître quand on me parle de mon art, elle dit qu’il faut que je m’entraîne.
Donc je souris, un sourire aussi optimiste, positif et commercial que possible.
Et le type explose de rire.
— OK, il y a encore un peu de travail. Tu es un diamant brut, conclut-il en me scrutant comme pour m’examiner sous toutes les coutures.
Je le frappe. C’est un réflexe.
— Hé ! Je te permets pas.
Il a l’air surpris, puis se reprend rapidement, apparemment beaucoup moins contrarié qu’il ne devrait. En frottant d’une main l’endroit où mon poing a heurté son biceps (en béton), il explique le fond de sa pensée :
— Tu vas aller loin, si tu te débrouilles bien. Je le vois, je le sens. Tes toiles sont TRÈS prometteuses, et quant à toi…
Il me détaille d’un regard tellement intense que j’hésite à me sentir insultée. Mais mon corps, lui, ne se sent pas du tout insulté. Mon corps s’allume et s’anime et il se fout totalement de savoir ce qu’en pense ma dignité.
— Cette galerie n’est pas assez bien pour toi. Et ne laisse pas tes amis te dire que tu as atteint le sommet de ta vie, de ton art ou de ta beauté. Tu peux aller beaucoup, beaucoup plus loin.
J’hésite à me ratatiner, mais au fond, une part beaucoup trop importante de moi-même est rivée à ses lèvres, et a trop envie d’entendre ce qu’il va dire encore. C’est comme si, en prononçant à voix haute des mots auxquels je n’ose pas croire tout à fait moi-même, ce type sorti de nulle part m’ouvrait tout à coup de nouvelles possibilités. Mais je ne sais pas comment répondre à ce genre de discours. Alors, je balbutie laborieusement :
— Merci, c’est gentil.
Ce qui me vaut un sourire froid.
— Ce n’est pas gentil. C’est la vérité. Et il va falloir que tu l’admettes, que tu l’acceptes vraiment. Est-ce que tu penses que tu en es capable ?
Je hausse les épaules, de plus en plus gênée. Qui c’est, ce mec, d’abord, d’où est-ce qu’il sort pour me faire la leçon comme ça ?
Juste au moment où je me pose cette question qui aurait vraiment dû me venir à l’esprit plus tôt, il sort de sa poche une carte de visite qu’il me tend. Je l’accepte et l’approchant de mes yeux pour la déchiffrer dans la pénombre, je lis :
Quintus Beauregard — Agent d’artiste.
Et un numéro de téléphone.
Je comprends mieux, tout à coup, ce qu’il veut. C’est un agent. Il essaie de me recruter. Mais tout de même, je trouve son approche un peu exotique.
— Je te conseille fortement de remettre ton destin entre mes mains, dit-il. Je sais exactement quoi en faire.
Il s’arrange pour que ses paroles soient si riches en sous-entendus, et il les accompagne d’un sourire si suave, si terriblement ambigu, que j’en ai les genoux qui s’entrechoquent.
— Je n’ai pas tellement l’habitude qu’on me dise non, murmure-t-il d’une voix de velours.
Par les culottes de laine de ma grand-mère. Il est grand temps pour moi de battre en retraite.
— Je, euh, merci, bon…
Sa main jaillit à nouveau et deux doigts se posent sur mes lèvres. Je sursaute.
— On aura tout le temps d’en reparler plus tard, promet le type, Quintus.
Je cherche encore frénétiquement une réponse à apporter à tout ça quand on me tape dans le dos.
— Eh ben, Lucie, qu’est-ce que tu fabriques ? On a soif !
Sauvée par le gong. C’est Blanche, qui vient aux nouvelles, déboule au bar… et tombe en arrêt devant mon interlocuteur.
— Bon… bonjour, balbutie-t-elle.
C’est la première fois que je vois fléchir sa confiance en elle. Elle tend sa main un peu à contretemps, elle rougit, se recoiffe, bref, une fois n’est pas coutume, elle est un tout petit peu ridicule et je souris.
Je capte le regard de Quintus, qui me rend mon coup d’œil complice un peu moqueur.
— Alors, Lucie, c’est entendu ? conclut-il. Je prends contact avec toi et on en rediscute à tête reposée.
— D’accord, dis-je.
À moitié parce que j’en meurs d’envie, et à moitié parce que je veux me débarrasser de lui. Ce type, c’est trop de stimulation d’un coup, et là j’ai eu ma dose, si cette conversation continue je vais probablement mourir d’une crise cardiaque ou un autre truc embarrassant du même style.
Il est déjà à plusieurs mètres quand je me rends compte qu’il n’a pas bu son verre, et que je ne lui ai pas donné mon numéro de téléphone. C’est donc moi qui suis supposée l’appeler ?
Quel personnage étrange. Je ne sais pas si c’est une bonne idée.
— Qui c’était ? demande Blanche, le souffle un peu court.
— Une sorte d’agent d’artiste.
Je m’approche du comptoir pour récupérer nos verres. Blanche prend immédiatement le sien, et en boit une grande gorgée.
— En tout cas, fait-elle en se secouant, il est carrément hot.
Je hoche la tête. On peut dire ça comme ça.
Chapitre 3
Je suis en train de poser mon verre et celui d’Arnaud sur la table quand mon téléphone émet le discret tintement qui signale un SMS. C’est un numéro inconnu.
Très content de t’avoir rencontrée, Lucie. C’est un grand honneur. Je te remercie pour ta confiance, et je me réjouis de reparler en tête-à-tête de tous les projets communs que nous pourrions avoir.
Quintus.
Ulrich a dû lui donner mon numéro de portable sans me consulter. C’est pour ça qu’il n’a pas eu besoin de me le demander.
— C’est lui ? interroge Blanche d’un air avide, en tentant de lire sur l’écran par-dessus mon épaule.
Je la rabroue d’une main. Si elle voit ça, elle ne me lâchera pas tant que je ne me serai pas jetée toute crue dans la gueule du loup.
Et je suis déjà beaucoup trop intriguée pour pouvoir résister facilement.
— Qui ça ? s’enquiert Arnaud.
— Un type que je viens de rencontrer, dis-je.
— Alléluia ! s’exclame Arnaud.
Je tempère ses ardeurs, à défaut de pouvoir faire entendre raison aux miennes :
— Non, c’est pas vraiment le mot. C’est un agent…
— C’est un agent tellement canon que si tu n’en fais pas quelque chose de précis, je vais le faire à ta place, déclare Blanche d’un ton féroce.
— Bas les pattes, je dis. C’est moi qui l’ai vu en premier.
Arnaud applaudit.
— Ah ! Enfin un homme réveille la louve qui sommeillait en Lucie.
Pas la louve, exactement. Mais quelque chose s’est réveillé, oui, c’est sûr. Reste juste à savoir quoi exactement…
Et déjà un nouveau SMS s’affiche sur mon téléphone :
Dis à ta copine Blanche que malheureusement, elle n’est pas tout à fait mon type. Je n’ai pas de faible particulier pour les blondes aristocratiques avec de magnifiques yeux bleus et une confiance en elles-mêmes totalement inébranlable. Mon genre, ce sont plutôt les filles pétillantes, avec des yeux en amande marron chaud et une infinité de fantasmes réprimés. Ah, et j’adore les artistes.
J’en reste bouche bée. La fille qu’il vient de décrire me ressemble beaucoup.
Je ne sais pas si ça va être possible, réponds-je, en évitant soigneusement de montrer le contenu de ma messagerie à mes deux amis.
— Tu ne vas pas éconduire ce type sous prétexte qu’il est direct ? gronde Arnaud qui, comme d’habitude, a tout deviné sans qu’on lui dise. C’est exactement ce dont tu as besoin. C’est ce dont j’ai toujours rêvé pour toi !
— Tu as toujours rêvé pour moi d’un type qui me harcèle sous couvert de me faire avancer dans ma carrière ? Tu ne réalises pas, après Ulrich, à quel point c’est problématique ?
— Non, pardon, rétropédale Arnaud, c’est pas ce que j’ai voulu dire.
— Je suis une artiste sérieuse, tu sais.
— On n’a jamais dit le contraire, corrige Blanche qui semble s’être déjà remise de sa déconvenue. C’est juste que, si une fois de temps en temps, tu arrivais à joindre l’utile à l’agréable, je ne pense pas que ce serait si mauvais pour ta santé.
— Tu me parles comme si j’étais vraiment coincée et que la seule façon de me rencontrer c’était par ma vie professionnelle. C’est contrariant.
— Eh bien, tempère Blanche, admets quand même que ce n’est pas tout à fait faux. Tu as tendance à te laisser accaparer par ton travail, au mépris de tout ce qui vient à côté, comme la vie par exemple.
— C’est pour ça que ce type est parfait ! jubile Arnaud. Je ne comprends pas pourquoi on ne l’a pas vu plus tôt. Lucie, comme tu vis, que tu dors et que tu rêves peinture, tu n’as qu’à baiser peinture aussi ! Tu n’as qu’à coucher pour réussir !
— Non, mais tu t’entends parler, là ?
Je trouve qu’il se montre injuste et désobligeant, mais au final je décide de laisser tomber. On n’est pas là pour se disputer. On est là pour profiter d’une soirée entre copains, célébrer un succès et un jeudi soir. Et si un type à tomber décide de me représenter et qu’en plus il déclare que je suis à son goût, qu’est-ce que ça peut faire ? Demain est un autre jour. Il sera toujours temps de faire du tri dans tout ça.
Ping !
Prends tout ton temps pour réfléchir, suggère Quintus par SMS.
Nous continuons donc à boire des coups et à discuter de choses et d’autres, notamment à établir la liste des acteurs de cinéma que nous préférons, ou à nous projeter dans des situations diverses et variées, continuant à vivre une vie fantasmée, que personnellement je trouve beaucoup plus intéressante que la réalité. En général.
Mais ça n’a plus beaucoup de goût tout à coup.
Quelque part vers minuit, il se met à pleuvoir des cordes. Nous restons encore un peu dans le bar, en attendant que la pluie se calme, mais l’orage, au lieu de s’assagir, ne fait que gagner en puissance. Bientôt les coups de tonnerre fracassants s’entendent à travers toute la salle, dominant le bruit des conversations. Les gens laissent tomber l’idée d’espérer la fin de la pluie, et commencent à rentrer chez eux en courant, par petites grappes, à trois sous un parapluie ou à deux sur sous une veste, et finissant trempés de toute façon.
— Quel temps apocalyptique, commente Arnaud.
Apocalyptique, c’est le mot, et bientôt, nous aussi nous devons nous résoudre à quitter les lieux pour rentrer nous coucher. Blanche appelle un taxi et quand il arrive, elle se glisse derrière le rideau de pluie, en Parisienne gracieuse et élégante. De son côté, Arnaud décide de courir jusqu’à la station de métro. Quant à moi, je n’habite pas très loin, et il n’y a pas de métro direct qui me rapproche de chez moi. Je décide de courir sous la pluie et advienne que pourra. Je serai sans doute trempée à l’arrivée, mais de toute façon, je crois que personne n’y échappera dans ce déluge. Je suis certes triste à l’idée de bousiller mes jolies sandales en daim en leur faisant prendre un bain, mais après tout, j’ai vendu quelques tableaux et l’univers requiert probablement un sacrifice. Je m’offrirai des chaussures neuves avec un peu de l’argent gagné.
Le bar s’est vidé tout à coup, il ne reste plus qu’un ou deux buveurs solitaires un peu tristes. Étonnant, cet orage si soudain dans la soirée d’été qui était pourtant légère. Il a vidé de son ambiance cet établissement plutôt animé. Je frissonne en poussant la porte, la température a chuté dehors. Un pas dans la rue et je suis instantanément à tordre. Des rivières descendent les trottoirs, sans même parler des chutes du Niagara qui dévalent les bouches d’égout. De toute façon, c’est parti pour être un périple aquatique. Je pousse un soupir résigné et je me mets à courir.
Mais je ne cours pas vraiment loin, parce qu’une rue plus loin, je trouve un homme couché en travers du trottoir, étendu, inanimé. À travers la pluie très dense, je ne le vois qu’au dernier moment : je manque de trébucher sur sa jambe allongée et de m’étaler moi aussi sur l’asphalte.
Il est blessé. Un filet de sang s’écoule de sa tempe et se dissout dans l’eau de pluie. Il ne semble pas être dans la rue depuis longtemps; ses vêtements, un jean bleu clair usé et un T-shirt blanc, semblent propres, même s’ils sont gorgés d’eau. Ses cheveux clairs sont détrempés, ses yeux sont clos. Je me demande ce qui a pu lui arriver pour qu’il s’écroule ainsi au milieu du trottoir. Est-ce qu’il se serait fait attaquer ? Pourtant, il semble plutôt baraqué, voire même massif. J’ai un peu peur de lui, à vrai dire. Rectification : je devrais avoir un peu peur de lui, compte tenu des circonstances. La rue est déserte à cause de l’orage, il fait noir, il est minuit passé, et ce type est deux fois plus lourd que moi. Je devrais passer mon chemin et peut-être appeler les secours d’un peu plus loin. Mais ce n’est pas ce que je fais.
Au lieu de m’éclipser, je me penche vers lui et d’une main timide, je lui touche l’épaule.
Pas de réaction.
Je recommence, un peu plus fort. Cette fois je jurerais qu’il a bougé, sans ouvrir les yeux il a tourné la tête, comme s’il essayait de percevoir qui l’appelle ainsi depuis les portes de sa conscience.
— Oh ! Monsieur !
C’est bizarre de l’appeler Monsieur, parce qu’il doit avoir à peu près mon âge, ou quelques années de plus.
Je le secoue franchement, à ce stade je me fiche de savoir quelle sera sa réaction, je me fais vraiment du souci pour lui. Le sang coule fort de sa blessure, bien qu’il soit immédiatement dissout par la pluie qui dégouline. Il faut l’amener aux urgences. Je sors mon téléphone. Je compose le numéro du SAMU.
L’opératrice n’entend rien avec cette pluie battante. Je crie dans le combiné :
— J’ai trouvé un homme à terre ! Il est blessé ! Je pense qu’il faut une ambulance !
Je me recule pour essaie de voir à quel niveau de la rue nous sommes. Mais les façades des immeubles disparaissent, noyées par l’averse, sans parler des numéros. Je n’entends même pas la réponse de l’opératrice. Est-ce qu’elle a seulement compris ce que je racontais ?
J’en suis à reprendre mon souffle pour répéter une fois de plus en hurlant dans le téléphone, quand une main s’enroule autour de ma cheville et que je sursaute.
C’est le type à terre. Il est réveillé. Sa main est si massivement grande qu’elle fait tout le tour de mon mollet, et maintenant je suis vraiment dans la panade. S’il m’arrive quelque chose ce soir, ce sera de ma faute, toujours à faire confiance à n’importe qui.
Mais le type ouvre des yeux d’un gris si clair, si perdu et innocent, que j’ai peine à croire qu’il puisse être un prédateur de la rue. Il m’attire à lui et me fait signe de m’approcher, je comprends qu’il veut me parler, je penche mon oreille à sa bouche. Le mélange du souffle chaud et de la pluie froide qui me dégouline dessus est déroutant. Et ses paroles ne le sont pas moins :
— Aide-moi. S’il te plaît, aide-moi.
Cette fois je n’y tiens plus, j’appelle un taxi, et tant pis pour les économies, après tout, que diantre, je viens de vendre des tableaux.
Mais il n’y a pas de taxi et je vais désespérer, quand le type roule sur lui-même et entreprend de se mettre péniblement debout. À mon tour de me pencher à son oreille et de crier :
— Tu peux marcher ?
Il hoche la tête, s’appuie sur moi pour se redresser, ce qui manque de nous faire perdre l’équilibre à tous les deux. Mais nous nous rétablissons, et maintenant il est debout. Il tangue un peu, se met en route dans la mauvaise direction.
J’hésite une seconde, puis je l’attrape par le bras et lui indique d’un signe que chez moi, c’est plutôt par là. Je ne vais pas le laisser comme ça dans la rue, tout est fermé à cette heure-ci. On sera aussi bien à attendre un taxi ou une ambulance depuis chez moi, c’est à deux pas. Nous communiquons par signes, il donne son assentiment d’un mouvement de tête et de bras qui indique à la fois la confiance et la gratitude. Je décide qu’il est réglo, et je me mets en marche, ouvrant le chemin.
Chapitre 4
J’habite une église en ruines. C’est une longue histoire, mais pour la faire dans les grandes lignes, un de mes cousins est promoteur immobilier. Il a récupéré ce terrain et ce bâtiment auprès de l’Église, au terme d’un deal que je ne qualifierais cependant pas de catholique. L’archevêché était pressé de s’en débarrasser à cause d’une sombre histoire de rituels sataniques pratiqués en ces lieux par des curés que tout le monde avait crus respectables sous tous rapports. Mon cousin a sauté sur l’occasion, mais depuis, il n’arrive ni à écouler ce bien ni à récupérer le moindre permis de démolir ou de construire quoi que ce soit, malgré ses efforts de plus en plus désespérés. Toute forme de transaction ou de travaux semble soulever des questions sans fin sur la nature du sous-sol, et même sur de possibles reliefs archéologiques mal placés.
Alors, il me loue le bâtiment en m’affirmant que c’est relativement sûr d’y habiter et que tout se passera bien. Et moi, comme je n’ai pas beaucoup d’argent et que je suis constamment en train d’essayer de faire des économies, ça m’arrange.
Et puis c’est amusant, dans les dîners, de raconter que j’habite probablement la pire église du monde. Il faut dire qu’elle ne ressemble pas à grand-chose. Premièrement, d’après mon cousin et ses amis architectes, elle a été construite par des incompétents. En clair, elle a été érigée au XVIIIe siècle par une équipe de maçons à la moralité un peu douteuse. Ils lui ont fait de bonnes fondations, des murs porteurs assez corrects, mais la toiture n’a pas tenu aussi bien ni longtemps que souhaité. Mon cousin m’assure que je ne suis pas en danger, de toute façon il y a un plafond au-dessus de ma tête, c’est juste que le deuxième étage du clocher est un peu exposé aux courants d’air. C’est pratique en été pour faire des barbecues, si on a eu tous ses vaccins contre le tétanos et qu’on est d’humeur aventureuse.
On pénètre dans l’église par une lourde porte sur le côté de la nef. Mon cousin y a fait poser une serrure trois-points. J’entre la première et j’essuie mes pieds sur le paillasson. Précaution dérisoire, car je dégouline. Pour finir, je me contente d’enlever mes chaussures foutues et je laisse passer mon hôte. Il semble étonné, désorienté. Ce coup sur la tête qu’il a pris a dû être plutôt violent. Et je me demande effectivement s’il ne faudrait pas l’emmener aux urgences. Mais pour l’instant, il est conscient, semble en pleine possession de ses moyens. Je vais le surveiller, et j’agirai au moindre signe que quelque chose ne va pas. Il est difficile d’imaginer qu’il puisse être en mauvais état, tant il semble resplendir de santé. Même dégoulinant, il dégage une impression de force et d’assurance sereines hors du commun.
Comprenant tout à coup que je ne peux pas non plus me déshabiller dans l’entrée comme je l’aurais fait si j’avais été seule, je lance :
— Je vais chercher des serviettes !
Avant de disparaître dans les profondeurs de ma demeure.
Située dans l’ancienne sacristie, où il y avait l’eau courante, ma salle de bain est un havre de n’importe quoi. J’ai une baignoire à pieds (d’ours), un lavabo qui est probablement une ancienne auge d’étable, et toute la pièce est beaucoup trop grande pour une simple salle de bains. C’est l’avantage avec les églises : la place ne manque pas.
Dans le placard qui me sert à stocker mes serviettes, j’en attrape trois ou quatre grandes, et je repars en sens inverse pour aider mon rescapé à se sécher.
Il m’a attendu bien sagement sur le paillasson, tout dégoulinant, sans esquisser un pas à l’intérieur du bâtiment. Il s’empare avec gratitude des deux serviettes que je lui tends, et entreprend de s’étriller vigoureusement, avec une énergie réjouissante.
Je me sèche moi aussi comme je peux, j’enferme mes cheveux dans une serviette que je noue autour de ma tête, puis je m’enroule tout habillée dans une deuxième. Quand nous avons cessé de dégouliner, je fais signe à mon invité de me suivre.
— Est-ce que ça va ? Tu as pris un coup sur la tête ? Tu es tombé ? Tu veux que j’appelle une ambulance ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il sourit, et je réalise que je suis en train de le noyer sous un déluge de questions.
— C’est très noble à toi, et gentil de m’avoir prêté secours, dit-il, comme si c’était vraiment chose extraordinaire de croiser une bonne samaritaine comme moi sur sa route un soir de juillet en ville.
Il s’exprime un peu bizarrement, mais à part ça, il ne semble pas être en proie à un traumatisme crânien trop grave. Je décide de lui faire boire quelque chose de chaud pour le réchauffer, et de le tenir à l’œil encore quelques instants avant de le laisser repartir.
En me dirigeant vers la cuisine, je songe une seconde à m’emparer d’une arme. Puis je laisse tomber. Ça ne me paraît pas nécessaire. Depuis tout à l’heure, je n’ai pas éprouvé un seul instant la moindre crainte à l’égard de cet homme. On a naturellement envie de lui faire confiance.
Je mets la bouilloire en route tandis qu’il regarde partout autour de lui, curieux.
— Oui, dis-je, j’habite dans une église. C’est exotique, non ?
— Plutôt.
— Je me suis toujours sentie bien dans les églises. Et celle-ci était disponible, alors, je m’y suis installée.
— Et ça t’inspire des actes charitables, dit-il en parlant manifestement de lui, de ce soir.
— Pas besoin d’habiter dans une église pour faire preuve du minimum de décence humaine.
Il hausse les épaules.
— Ne minimise pas ta gentillesse, dit-il.
— Au fait, dis-je, je m’appelle Lucie.
J’attends qu’il se présente, mais il se contente de froncer les sourcils d’un air perplexe.
— Tu ne veux pas me dire comment tu t’appelles ?
Il sourit d’un air embarrassé.
— Je… ça m’est sorti de la tête. Mais ça va revenir, s’empresse-t-il d’ajouter.
Vraiment ? Un cas d’amnésie ?
— Bon. On va aller aux urgences.
— Je me sens très bien, dit-il. Pas la peine.
Comme si ce n’était pas très important de se rappeler son propre nom.
Ou bien alors, il fait semblant de ne pas se souvenir, parce qu’il se cache, parce qu’il est en cavale, parce que ce n’est pas un type aussi recommandable qu’il en a l’air, glisse une partie plus rationnelle et méfiante de mon cerveau.
Ping, fait le téléphone dans ma poche. C’est presque un miracle qu’il ne se soit pas dissout lui aussi dans l’orage.
Je le sors pour lire le message : c’est Quintus Beauregard, le type que j’ai rencontré tout à l’heure au bar.
Au fait, écrit-il, je ne t’ai pas dit que j’avais acheté l’une de tes toiles, avant de te rencontrer. La rouge, celle qui est la plus chaude. Je l’ai ramenée chez moi, je l’ai accrochée dans mon salon. Elle a mis le feu à la pièce.
Je souris, un peu troublée, venant de n’importe qui d’autre, je n’en ferais pas un fromage, mais de la part de ce Quintus, je me méfie un peu. En tout cas, il faut lui accorder ça : il ne lâche pas le morceau si facilement.
Je tape rapidement : bonne nuit, puis je range mon téléphone. L’eau bout, j’en verse deux tasses avec des sachets de thé. Pour faire bonne mesure, j’ajoute du miel et du citron. Puis je tends une de ces boissons brûlantes à l’homme qui se tient là, silencieux.
— Tiens, ça devrait te réchauffer, j’espère que ça va aider.
Il porte immédiatement la tasse à ses lèvres et je m’écrie :
— Attention, c’est très chaud !
Mais cela ne semble pas le déranger. Il boit une gorgée, fait la grimace, puis dit :
— Effectivement, c’est un peu chaud.
Il a dû s’ébouillanter l’intérieur de la bouche.
— Bon, décidé-je, je vais appeler un taxi et je t’accompagne aux urgences. Tu es tombé sur la tête, manifestement tu ne te souviens même plus comment tu t’appelles, et les sensations dans ta bouche sont complètement aberrantes.
Il se met à rire.
— Mais non, ça va aller.
Je commence à franchement m’inquiéter.
— Tu te fais toujours autant de souci pour les inconnus que tu trouves sur le trottoir que tu ramènes chez toi ? demande-t-il.
Il regarde partout autour de lui.
— Tu as perdu quelque chose ?
Je suis maintenant à l’affût de tout signe de problèmes neurologiques graves.
— Non, dit-il avec un sourire, je cherche seulement les chats errants que tu n’as pas dû manquer de recueillir.
Je n’ai pas d’animal et je le lui fais savoir.
— Je n’ai pas non plus l’habitude de recueillir tous les types que je trouve par terre dans la rue, dis-je.
Son sourire me fait fondre : un sourire chaleureux, généreux, totalement sans ambiguïté, qui illumine son visage.
— Je suis très flatté d’avoir fait l’objet d’un traitement de faveur, murmure-t-il.
— Je suis désolée, dis-je, je n’ai pas de vêtements d’homme à te prêter pour que tu puisses te changer et te réchauffer. Est-ce que tu veux une couverture ?
Il fait non de la tête, il n’a pas froid. Je lui indique le salon et je le préviens que je vais de mon côté me changer rapidement. Je disparais dans ma chambre, en le laissant s’installer. De toute façon, il n’y a rien à voler chez moi, seul mon ordinateur a un peu de valeur, et je l’ai caché dans un placard qui ferme à clé à droite de l’autel. Avant, on y stockait les missels.
À part ça, il n’y a sous mon toit que du matériel de peinture, de vieux meubles défoncés, et mes vieilles affaires qui sont autant de souvenirs sans valeur marchande. Des jeux d’enfants, de vieux livres, chinés chez des bouquinistes ou récupérés dans les ventes des bibliothèques, offerts par des amis, hérités de ma tante.
Tous mes amis savent que je n’accorde pas d’importance aux richesses matérielles. À part pour ma tenue vestimentaire, parce que les fringues c’est important.
Ma chambre est située dans un coin de ce qui constitue la nef centrale du bâtiment. Avec l’aide de mon cousin, j’ai monté une cloison qui ne va certes pas jusqu’au plafond mais qui offre un peu d’intimité, même si elle ne protège pas très bien des courants d’air. Un peu comme dans un loft. La « pièce » ferme par un rideau coulissant, que je tire derrière moi avant de me diriger vers ma penderie, un portant métallique Ikea. C’est là-dedans que j’investis mon salaire, dans des « costumes de scène » comme les appelle mon copain Arnaud. Même si je passe la moitié de mon temps en jean couvert de taches de peinture et en T-shirt blanc cheap à dix euros les cinq, j’aime me fringuer quand j’en ai l’occasion. C’est mon péché mignon. Je travaille dur et je ne peux pas encore vivre de mon art, mais j’ai besoin de ce petit luxe.
Je sélectionne une robe d’été pour remplacer celle que je laisse tomber à terre, complètement trempée.
Ensuite je passe une brosse dans mes cheveux, et je vérifie dans ma coiffeuse, un meuble récupéré sur le trottoir et décoré de petites loupiotes, que mon maquillage n’a pas trop coulé et que je n’ai pas l’air d’une dingue. J’essuie ce qui dépasse, et je décide que ça ira pour cette fois.
Pourquoi est-ce que je prête attention à mon apparence maintenant ? Il est certain que l’étranger qui est chez moi ne me laisse pas totalement indifférente. Mais je n’ai pas non plus envie de le draguer. Probablement parce que les conditions ne s’y prêtent pas.
Ou bien alors, susurre une petite voix intérieure, peut-être que tu préfères le type que tu as rencontré tout à l’heure au café. Celui-là a réveillé quelque chose qui sommeillait en toi, une étincelle de combativité, une envie de jouer…
Je me glisse de l’autre côté du rideau, et je vais retrouver mon invité.
Mon salon ne paie pas de mine non plus, en réalité, c’est juste une portion de l’église que j’ai délimitée avec des étagères chargées de livres. Dans cet espace clos, j’ai disposé des fauteuils qui sont défoncés mais confortables. Mon invité a pris soin d’étaler des serviettes éponges sur le canapé avant de s’y installer, ce qui constitue plus d’égards que n’en ont jamais connus les sièges dans ce salon. Je lui en fais la remarque.
Il sourit.
— Je suis désolée, dis-je, ce n’est pas très confortable chez moi, mais au moins, il y a un toit et il ne pleut pas encore à l’intérieur.
Nous arrivons au moment où il faudrait se séparer, il a presque fini son thé et le repose sur la table basse. Il semble prêt à dire quelque chose, mais moi, curieusement, je n’ai pas du tout envie de le laisser partir.
— Si tu veux, tu peux rester ici le temps que la pluie s’arrête.
J’ai pris soin de formuler ma proposition de la manière la moins ambiguë qui soit. Je croise les doigts pour qu’il ne prenne pas ça pour une invitation à passer la nuit dans mon lit. Il est très beau, mais nous n’avons pas échangé ce genre de signaux.
À mon grand soulagement, il accepte mon invitation avec la même simplicité.
— C’est gentil, dit-il. Je préfère ne pas m’aventurer à nouveau sous ce déluge.
— Pas de problème, dis-je.
— Tu peux aller te coucher si tu veux, dit-il.
Moi, comme une andouille, comme une fille trop confiante, je hoche la tête, je pose ma tasse dans la cuisine, et je gagne mon lit en le laissant là.
Et le lendemain, quand les nuages se sont dissipés et que le soleil glisse à travers les vitraux de mon église, je le retrouve endormi dans mon canapé.