Leçons de magie fae t.2 : les premiers chapitres

couverture leçons de magie fae 2

 

Mon cœur est enraciné là-bas.

Victoire touche enfin son rêve du bout des doigts : son groupe, les Licornes en kit, s’apprête à signer avec le mythique label Hell Hunt.  Mais quand Tristan disparaît sans laisser de trace, elle replonge malgré elle dans les royaumes — un monde de magie noire et de jeux de pouvoir que le soleil a déserté.

Embarquée aux côtés d’adversaires peu scrupuleux dans des recherches qui ressemblent un peu trop à une chasse à l’homme, elle comprend vite qu’elle est peut-être la seule à pouvoir sauver Tristan… et la magie ancienne qui sommeille dans ses bois.

Mais elle n’est qu’une musicienne humaine dans un panier de crabes magique. Il lui faut une alliée. Alors tant pis si c’est Dora Vinok, tueuse à tout faire à la loyauté douteuse et au passé brumeux.

Rock’n’roll, rivalités magiques et pactes dangereux : Welcome back dans Leçons de magie fae.

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ALCHIMIE DU COEUR, DES CHEMINS ET DES CHASSEURS : LES 5 PREMIERS CHAPITRES

Chapitre 1 : Le pape du rock’n’roll

Le vendredi soir à Paris au printemps pouvait être un moment magique. Un vent délicieusement doux avait déferlé sur la Seine à la fin de la semaine et transformé toute la ville comme d’un claquement de doigts. Les manteaux s’étaient volatilisés, remplacés en un clin d’œil par des robes légères. La clémence de la météo et la promesse du week-end avaient mis tout le monde de bonne humeur. Des milliers de pique-niques improvisés sur les berges, de rendez-vous furtifs et de fêtes impromptues avaient fleuri spontanément dans tous les recoins de la ville. Les touristes et les Parisiens, détendus, déambulaient sur les quais en souriant à la ville, aux monuments historiques perchés au bord du fleuve, aux passants, aux anges, à tout et à n’importe quoi. 

Les autres musiciens du groupe et moi avions fait l’impasse sur le métro pour nous rendre à pied à notre rendez-vous et j’avais profité de chaque seconde de cette longue balade le long des berges, tandis que le bleu délicat et luminescent du ciel virait peu à peu au rose tendre et à l’orange. 

Laisser ma peau refaire connaissance avec la brise qui jouait dans les pans de ma robe, c’était tout simplement divin après cet hiver interminable. Je mesurais ma chance d’être là, à danser au milieu des parfums à la mode et des succulents arômes de nourriture qui s’échappaient des restaurants voisins. Même les odeurs moins délicates de la circulation et du fleuve me paraissaient enivrantes. J’avais grandi à Paris ; la ville m’avait manqué cet hiver. Et voilà que j’étais enfin de retour chez moi. 

En d’autres circonstances, j’aurais peut-être aussi été jalouse des couples d’amoureux qui s’installaient sur les bords des quais, balançant leurs jambes au-dessus de l’eau, pour partager un verre de vin et un moment féérique. Mais ce soir, je n’aurais échangé ma place contre la leur pour rien au monde.

En m’engageant sur le Pont au Double, j’envoyai un baiser à Notre-Dame avant de traverser en direction du Quartier latin. Avec sa flèche et son toit en verrière flambant neufs, dévoilés quelques mois auparavant, la cathédrale ressemblait à la fois à un joyau gothique et à une libellule géante, et je l’aimais plus que jamais. Elle était la preuve majestueuse que l’on pouvait avoir de profondes racines historiques et spirituelles tout en étant capable d’évoluer, de se métamorphoser sans cesse. Il n’était jamais trop tard, on pouvait toujours se réinventer. 

J’étais encore en train d’admirer le monument quand Thom tira sur la manche de ma robe, me sauvant ainsi in extremis d’une violente collision avec un vélo qui passait à vive allure. 

— Attention, cocotte. Ce serait ballot que tu trépasses avant qu’on ait pu éblouir le pape du rock.

C’était bien son style de sous-entendre que je restais libre de me foutre en l’air après la réunion, si vraiment j’y tenais. Classique de l’humour de Thom. Il ne souhaitait pas réellement ma mort. En tout cas, pas consciemment. Thom et moi, on entretenait une relation de saine compétition, mais on s’était aussi beaucoup rapprochés depuis l’hiver, depuis qu’on avait écrit ensemble cet album du tonnerre du feu de dieu. Depuis ce moment décisif, il entrait définitivement une énorme dose de respect mutuel dans notre vivifiante rivalité constructive.

Alors, je lui souris moi aussi, parce que je l’aimais bien, et parce que l’occasion appelait à l’euphorie : nous nous dirigions à cet instant même vers une rencontre historique, celle qui allait tout changer pour nous, et peut-être pour la face du rock. 

Un rendez-vous avec un label. Et pas n’importe quel label, s’il vous plaît.

Hell. 

Hunt.

Records. 

Hell Hunt Records, la plus légendaire des écuries.

Pour signer un contrat. 

Ils allaient produire notre premier disque. Ça se sentait dans l’air printanier, je l’avais sur le bout de la langue — c’était notre coup de chance, on y était. 

— Allez, allez, on ne traîne pas, nous lança Linus, notre batteur, qui avait déjà presque atteint l’autre rive.

Le coucher de soleil spectaculaire allumait une auréole ardente dans ses courts cheveux blonds. Sam, notre bassiste, s’était arrêté au milieu du pont et baratinait une touriste américaine pour lui soutirer son numéro de téléphone. Il était probablement en train de lui raconter que c’était sa dernière chance de ferrer une future superstar, avant que la célébrité ne le rende inaccessible, ou un autre boniment du même style. Depuis notre arrivée en ville, deux jours plus tôt, Sam était déterminé à tirer pleinement parti de notre bonne fortune.

Tout avait commencé en février, après notre concert au Victory Bar, l’établissement où j’avais travaillé quelques semaines pendant l’hiver. Nous venions de présenter nos nouvelles chansons sur scène. 

La salle avait beau être un peu perdue dans la campagne, la soirée d’ouverture avait été dingue. Ça nous avait demandé des efforts acharnés, et le propriétaire du bar, Tristan, avait apporté sa petite touche de magie. 

Non, vraiment, il avait littéralement employé la magie pour nous aider. Il venait d’un autre monde, les mystérieux royaumes, un ensemble de lieux mythiques dignes des contes de fées, en version résolument dark — chaque royaume était comme une île reliée aux autres par la magie noire de sacrifices humains plus ou moins anciens. 

Tristan, à ma connaissance, ne pratiquait pas cet art maléfique, mais il en bénéficiait indirectement, dans la mesure où il utilisait ces portails lugubres pour se téléporter à sa guise. Il était aussi capable de moduler son apparence via glamour. 

Il m’avait invitée dans son royaume, j’avais visité son immense château baigné par un clair de lune perpétuel. J’avais presque fait l’erreur de le laisser s’insinuer dans mon cœur. Nous nous étions quittés pour de bon après l’incendie qui avait détruit son bar, la nuit même de son ouverture. 

Ça valait mieux comme ça. 

Le soir de l’inauguration, tandis que je tombais dans le piège tendu par Hughes, le cousin maléfique de Tristan, et que je me débattais entre les branches d’acier d’un roncier géant, puis que je livrais bataille à une meute de loups furieux dans un royaume de mort, avant d’échapper de peu à mon deuxième incendie en moins d’une semaine, mes camarades, qui ne connaissaient toujours pas les royaumes, avaient passé une soirée beaucoup plus sympa. 

En effet, après notre concert, ils avaient rencontré Simon Cadet. En personne. Simon Cadet, de Hell Hunt Records. Le génie visionnaire qui avait signé Glitter Carcass, Oona, The Oppenheimers, pour ne citer que quelques-uns des groupes les plus emblématiques du millénaire, plus une tonne d’autres artistes légendaires. Ce mec façonnait la scène du rock depuis mes premières vocalises, alors que je n’étais encore qu’une mini-chanteuse en couches-culottes. 

Cette fois, notre chance avait vraiment frappé fort. 

Pendant que je me fadais le gros méchant du moment, Simon Cadet était monté sur scène pour parler à Thom, et c’est comme ça que les discussions avaient commencé. Au départ, ça avait démarré assez mollement. Conformément à sa légende, Simon Cadet ne passait que très peu de temps assis à son bureau parisien. De notre côté, nous étions occupés à examiner la proposition d’une autre maison de production, une opportunité enthousiasmante, mais qui avait finalement fait pshitt. 

Notre déception avait été de courte durée : douze heures après avoir été éconduits par notre premier partenaire potentiel, nous avions reçu le coup de fil de Simon qui avait tout fait basculer pour nous. 

Tout s’était joué en cinq minutes. Quand Simon Cadet prenait la peine de vous contacter personnellement, il fallait être complètement chtarbé pour lui dire non. 

Bien sûr, ensuite, nous avions enchaîné les conférences téléphoniques avec ses nombreux sous-fifres. Nous avions négocié chacun des points de leur proposition de contrat, mobilisé les meilleurs avocats que nous pouvions nous payer. 

Le résultat était un bon contrat, miraculeusement favorable compte tenu de notre inexpérience. C’était presque difficile de croire à ce genre de chance. Mais on avait tout épluché en long, en large et en travers, et ce n’était pas un mirage. C’était très réel. 

Cadet avait fini par nous faire venir à Paris, et là, en cette jolie soirée de printemps, après six semaines épiques et frénétiques pleines d’attaques de tachycardie et de plans sur la comète, j’allais enfin rencontrer le producteur star. Nous allions signer tous les papiers et ensuite, faire une fête d’anthologie.

Nous nous éloignâmes de la Seine pour entrer dans le quartier touristique plein de bars et de boutiques où la foule du soir était particulièrement dense et bouillonnante. Nous étions pile dans les temps pour notre rendez-vous de 21 heures. Dans le genre noctambule, Simon Cadet se posait là. 

Depuis la rue, le siège de Hell Hunt Records ne payait pas trop de mine ; on n’avait pas vraiment l’impression de se tenir devant un lieu de pouvoir de l’industrie musicale. C’était un bâtiment médiéval comme il y en a beaucoup dans les arrondissements parisiens à un chiffre : une construction en pierre massive noyée dans un ravalement sans charme, gris et fissuré, qui s’affaissait un peu vers la rue. Les larges appuis de fenêtres d’un rez-de-chaussée particulièrement bas de plafonds trahissaient l’épaisseur considérable des vieux murs. 

Passée la lourde porte d’entrée, cependant, les choses devinrent tout à coup plus exotiques. 

Dehors, la température printanière avait commencé à baisser, mais à l’intérieur du bâtiment, il régnait une chaleur tropicale. 

En fait, le hall d’accueil tout entier avait été transformé en une plage paradisiaque. Il n’y manquait pas un détail. Des palmiers qui avaient l’air vrais s’élançaient vers le plafond, et les pieds des visiteurs s’enfonçaient dans le sable blanc. Il y avait même une large piscine d’eau turquoise évocatrice d’un sublime lagon. 

Les décorateurs avaient mis le paquet. L’éclairage vous donnait l’impression que le soleil venait de se coucher ici aussi, et que la fête allait démarrer d’une minute à l’autre. À peine entrée, je n’eus qu’une seule envie, me déchausser pour enfouir mes doigts de pieds dans le sable chaud et fin avant de marcher jusqu’au bord de la piscine, là où la plage déclinait en pente douce vers cette eau enchanteresse. Et peut-être me débarrasser de mes fringues, pendant que j’y étais. Ça sentait même l’océan, l’illusion était presque parfaite. 

Linus, toujours pratique et mesuré, s’était arrêté net, perplexe. Sam, qui portait probablement une chemise ce soir pour la toute première fois de sa vie, émit un gloussement idiot de surprise émerveillée avant de se diriger vers l’eau, comme aimanté. 

Et moi, je restai là, bouche bée, me débattant avec cette furieuse envie de me tremper les pieds, deux secondes et demie avant la réunion de travail la plus importante de ma vie, celle qui allait tout changer pour moi. 

Heureusement, on pouvait compter sur Thom pour se laisser porter par son énorme ego jusqu’au comptoir de réception, et pour y annoncer notre arrivée. 

L’hôtesse d’accueil portait un maillot de bain orné de strass, et plusieurs couches de leis hawaïens exubérants. Son bureau disparaissait presque tout à fait sous une cascade de plantes tropicales, dont plusieurs étaient en pleine floraison. 

— J’avertis M. Cadet de votre arrivée, promit-elle à Thom avec un sourire éclatant. 

Il la remercia avant de se tourner vers moi pour me prendre à témoin, une expression de triomphe sur le visage. 

C’est la belle vie, ou bien ?

Un ascenseur sonna quelque part derrière un arbre et une seconde plus tard, le pape du rock’n’roll en personne entra en scène, vêtu d’une chemise hawaïenne dans tous les tons d’orange et d’un short délavé. Des lunettes de soleil aviateur dissimulaient son regard et son abondante crinière blanche était coiffée d’un chapeau de paille dont les bords se décousaient élégamment. Pieds nus, les orteils garnis de vernis à ongles corail, il nous éblouit d’un large sourire en ouvrant grand les bras, d’un geste théâtral. 

Aux mains et aux pieds, il portait autant de bagues qu’il restait de petites culottes sur la scène de Bercy après un concert des Pink Stud Clint. 

Et c’est là que je percutai enfin. 

Tout cet exotisme délicieux, ce n’était pas juste de l’excentricité artistique. C’était bien plus que ça. C’était du glamour. 

J’en étais quasi certaine, Simon Cadet nous arrivait tout droit des royaumes.

Chapitre 2 : La voie royale

Le bureau de Simon Cadet chez Hell Hunt Records était un espace immense à l’ameublement extrêmement déstabilisant. Les jambes en coton, je me laissai tomber dans un fauteuil en peluche rose pétard, tandis que Thom et Sam préférèrent s’installer dans un canapé de cuir noir qui ressemblait à un croisement entre un dragon et un loup-garou, avec des oreilles pointues, une longue queue à l’air vicieux, et des canines inquiétantes qui dépassaient sous les accoudoirs. Linus parut hésiter, mais il n’eut pas trop d’autre choix que de se poser dans un rocking-chair qui semblait avoir été tissé par une araignée géante sous stéroïdes. C’était le seul siège qui restait.

Simon Cadet s’était déjà affalé de l’autre côté de l’imposant bureau orné de cornes de bouc et d’une très large collection de bouteilles d’encre de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

— Mettez-vous à l’aise ! insista-t-il. Vous voulez boire quelque chose ? N’hésitez pas à faire comme moi et à enlever vos chaussures. On est entre nous ici. Il n’y a que des artistes, dans tout le bâtiment. 

La bouille allongée de Sam se fendit d’un énorme sourire. Clairement, un de ses plus grands fantasmes était en train de devenir réalité. 

Je laissai mes yeux balayer la pièce dans une tentative pour m’acclimater à son exubérance. Des affiches et des polaroïds dédicacés de groupes et de concerts mythiques couvraient les murs. Il y avait des guitares suspendues ou posées partout, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Les distinctions et les récompenses semblent avoir poussé comme des champignons sur toutes les surfaces horizontales, comme si elles n’étaient pas si importantes que cela, juste des sous-produits naturels et irrépressibles d’un talent débordant. 

J’en étais encore à essayer de surmonter mon choc. Plus j’y pensais, plus ça me paraissait évident. N’avions-nous pas rencontré Simon Cadet au Victory Bar ? Bien sûr qu’il y avait une chance sur deux pour qu’il vienne des royaumes. 

Je savais que les gens des royaumes pouvaient circuler dans notre monde à leur guise, quoique la plupart n’y voient pas trop d’intérêt. Ça ne m’était pas venu à l’esprit que je recroiserais leur chemin un jour : après tout, j’avais passé les vingt premières années de ma vie dans l’ignorance heureuse de leur existence. 

J’avais laissé partir Tristan et une part très naïve de moi avait probablement escompté qu’en m’acquittant d’un prix si élevé, je m’assurerais une vie paisible, loin des intrigues des royaumes. 

Mais il fallait croire que j’avais fait erreur. Je m’étais rendue coupable de pensée magique.

Arf.

Simon Cadet était en train d’expliquer toutes les portes qui s’ouvraient à nous à présent qu’il nous prenait sous son aile. Thom hochait la tête, Sam affichait toujours le même large sourire, et Linus passait tout ce beau discours au crible, à l’affût de toute incohérence ou de tout foutage de gueule. Il pouvait être très protecteur. Si Sam était notre crétin écervelé, et Thom l’irrésistible force motrice et la confiance aveugle de notre groupe, Linus était notre cœur battant, constant et régulier. 

Quant à moi… j’étais un subtil facteur de chaos, ascendant aimant à catastrophes. J’avais fait entrer les royaumes dans nos vies, et mes potes ne le savaient même pas. Ils ne se doutaient même pas que la magie existait quelque part juste en marge de notre monde, ni à quel point elle pouvait corrompre ceux qui la pratiquaient. 

Ça sentait à nouveau les embrouilles. 

Tous les détails juridiques et techniques étaient déjà réglés, depuis les droits d’auteurs jusqu’à la production en passant par les concerts, les relations avec la presse, l’animation des médias sociaux et les investissements en marketing. C’était un contrat à 360°, intelligent et bien négocié. Même nos avocats nous avaient félicités. 

Et là, pendant que je psychotais toute seule dans mon fauteuil ridicule, Simon Cadet lançait des idées créatives et un peu folles, parlait de vidéos, de salles, d’ingénieurs du son. En quelques minutes il avait investi le cœur du sujet, il y avait fait son nid comme un insecte dans un fruit bien mûr, et il tissait une histoire de nature à faire succomber n’importe quel musicien. Les yeux de Sam étaient déjà un peu vitreux et Thom souriait béatement, lui aussi. Même le front de Linus s’était déplissé et l’émerveillement se lisait sur son visage.

On frappa à la porte. Sur un signal de Simon Cadet, une jeune femme aux cheveux blonds vêtue d’un paréo et de sandales à talons hauts ornées de bijoux entra avec une liasse de documents. Elle les tendit à Cadet qui commença à tout signer sans marquer la moindre pause dans son merveilleux récit d’ascension vers la gloire.

La jeune femme blonde répartit tous ces papiers en quatre piles avant d’en remettre une à chacun d’entre nous. 

— Prenez le temps de bien les relire, invita Simon Cadet une fois que la distribution fut terminée. Vous pouvez les ramener ici lundi à 18 heures. Médéa, ma fidèle lieutenante, sera là. Je crois que vous la connaissez déjà ? Elle est censée rentrer de vacances. Vous pourrez tout mettre en route à ce moment-là. 

Médéa avait suivi tous les échanges par mail. Elle avait l’air sympa et elle avait aussi la réputation d’être une productrice hors pair. En fait, c’était la meilleure. 

Tout cet accueil plus que chaleureux, et de la part d’un dieu vivant de l’industrie musicale, c’était génial et bizarre. Trop beau pour être vrai, peut-être aussi, oui. J’avais vraiment besoin de déterminer si Cadet était un type des royaumes, et si c’était pertinent, si on devait se méfier, ou bien si mes doutes soudains étaient un peu racistes sur les bords.  

L’hiver précédent, j’avais appris que je disposais d’une qualité rare : j’étais capable de voir à travers les déguisements et les glamours des royaumes. Mais Simon Cadet me déconcertait. Peut-être qu’il était beaucoup plus doué pour changer son apparence que tous ceux que j’avais rencontrés jusqu’à présent. Ce qui serait plutôt inquiétant. 

Et puis, il y avait l’autre question piège : pourquoi nous signait-il, au fond ? Qu’avait-il vu en nous ? Est-ce qu’il nous voulait vraiment pour notre talent musical ? Ou était-ce lié d’une manière ou d’une autre à ce qui s’était passé pendant l’hiver ?

Et cela signifiait-il que j’allais peut-être recroiser Tristan ? Je savais que je n’avais pas le droit de l’espérer. Je l’avais laissé tomber pour de bon l’hiver précédent. Je lui avais dit que je ne voulais plus rien avoir à faire avec la magie. J’étais même allée jusqu’à prétendre que j’avais rompu le lien magique qui me permettait de l’invoquer.

J’étais déterminée à tracer mon chemin hors des royaumes, à faire une croix sur la magie, ses menaces et ses promesses, pour pouvoir me concentrer sur ma carrière. 

Et voilà que je retombais dedans à pieds joints. 

— Vous connaissez un peu Paris ? s’informa Simon Cadet. 

Sam lui révéla que nous étions tous d’ici, à l’exception de Linus, qui avait atterri là dans le cadre d’un échange scolaire et qui n’était plus jamais rentré chez lui.

Ensuite, j’écoutai d’une oreille distraite tandis que Cadet se lançait dans l’énumération d’une série de bars, de boîtes de nuit et de lieux que nous devions absolument visiter pendant notre séjour. 

— Vous leur direz que c’est moi qui vous envoie, ajouta-t-il. Je veux que tous mes artistes bénéficient d’un accès illimité à tout ce qui vaut le déplacement sur la scène musicale parisienne.

Il y eut un court silence, pendant lequel je crus que Sam allait imploser de joie, suivi d’un chœur d’effusions et de gratitude. Cadet insista bien pour qu’on l’appelle Simon.

Et puis nous sortîmes de là avec nos contrats en main, des petites étoiles plein les yeux, et, en ce qui me concernait, beaucoup trop de questions en tête. 

La réunion avait duré moins d’une heure. 

Chapitre 3 : Le Serpent de mer

Nous étions hébergés chez des copains dans le douzième arrondissement, non loin du cimetière du Père Lachaise. La maison appartenait à la grand-mère de mon amie Vanessa, qui était partie s’installer en Floride avec son amant, un américain de vingt ans son cadet. Elle s’amusait visiblement bien, à en juger par les cartes postales qu’elle envoyait sans faillir chaque semaine à sa petite-fille. Pendant ce temps, Vanessa profitait d’une maison tranquille au cœur de la grande ville, ce qu’aucune personne normale de notre âge n’était en mesure de se permettre. Certains des camarades de promo de Thom avaient commencé depuis peu à revendiquer des bonus jackpot et des biens immobiliers à tomber par terre, mais Thom les trouvait plutôt ennuyeux.

Vanessa était le contraire d’ennuyeuse. Avec ses yeux ronds et ses boucles d’or, sa volubilité incessante et sa joie communicative, elle m’avait instantanément séduite quand nous nous étions rencontrées sur un banc de petite section de maternelle. Nous étions amies depuis. Elle avait toujours un projet un peu dingue sur le feu. Elle avait lancé une entreprise d’apiculture urbaine qui installait des ruches sur les toits de Paris. Elle dirigeait également un réseau de traducteurs capables de manier dans leurs nuances les plus fines toutes les langues, mais aussi les cultures de la planète et qui travaillait régulièrement pour toutes sortes d’institutions. 

Vanessa avait l’entrepreneuriat dans le sang. Avant même d’apprendre à lire et à écrire, elle et moi avions cofondé V & V, un conglomérat qui vendait des chansons, des gâteaux en terre cuite et des « expériences de vie extraordinaires » (probablement un terme piqué à la table des adultes). La grand-mère de Vanessa avait acquis une de ces expériences pour la somme retentissante de deux euros, et j’aimais à penser qu’elle en récoltait encore les fruits. 

Son logement était une maison de ville toute en hauteur dans une de ces ruelles privées agrémentées de grandes plantes en pots qui vous donnaient l’impression de sortir de Paris pour une parenthèse enchantée. Délimitée par une grille qui n’était jamais fermée, elle se terminait en cul-de-sac sur une ancienne usine à chaussures, récemment rachetée par un trader qui allait la transformer en un gigantesque loft. 

Vanessa nous hébergeait dans les combles sous une large verrière, dans des hamacs suspendus aux poutres du toit. C’était le paradis sur terre. Les autres occupants de la maison étaient Carlos, le petit ami de Vanessa, un paysagiste qu’elle avait rencontré par le biais de son entreprise d’apiculture, et Madeleine, la cousine de Vanessa, qui était chanteuse lyrique. 

Lorsque nous revînmes de notre entrevue avec Simon Cadet, Vanessa avait mis le champagne au frais. Cinq minutes plus tard, les haut-parleurs du salon crachaient de la salsa et tout le monde était un peu éméché. Quand un Sam encore sous le choc relata l’invitation de Simon à profiter de la vie musicale de la ville et même à lui faire suivre toutes les factures, notre public s’emballa comme un seul homme. 

— C’est dément, Vic ! Je suis trop contente pour toi ! s’écria Vanessa, qui n’était apparemment plus capable de tenir en place. 

Elle avait attrapé mes mains en bondissant et refusa de me lâcher jusqu’à ce que j’accepte de danser avec elle. Linus avait déjà commencé à se fabriquer une batterie de fortune à partir d’un assortiment d’objets — une corbeille à papier, un vase vide, un bol en plastique, un petit pinceau, et Thom chantait depuis déjà un moment.  

Nous avions prévu d’aller écouter un DJ dont Vanessa nous avait parlé. Après avoir trinqué à notre succès, nous ne tardâmes donc pas à ressortir pour continuer à faire la fête et à danser. 

Il faisait plus frais dehors, mais ça n’avait pas entamé l’enthousiasme des citadins qui profitaient de cette première nuit de printemps. Je me retrouvai bientôt à marcher avec Linus. Les autres étaient un peu plus loin devant nous, très occupés à chanter et à transformer un tube de salsa en requiem rock, pour le fun.

— Tu es contente ? demanda Linus. Tu as l’air un peu sonnée.  

— Bien sûr ! 

Il avait une façon calme et silencieuse de vous soutirer la vérité, juste en vous regardant patiemment avec ces yeux clairs et pensifs. Mais je n’allais quand même pas lui dire que je n’y croyais pas vraiment, lui parler des royaumes et lui expliquer pourquoi j’avais du mal à me laisser aller à la même exubérance que les autres. 

— C’est juste que… c’est tellement soudain, tu ne trouves pas ? Presque trop beau pour être vrai. Ça doit être l’effet Simon Cadet, ajoutai-je avec un sourire d’excuses. 

Linus gloussa presque affectueusement. 

— Sacré personnage, hein. Excentrique jusqu’au bout des ongles, littéralement. C’est fou qu’un type aussi célèbre ait eu l’idée bizarre de venir nous écouter dans un bar paumé au fin fond de la campagne. Je n’aurais jamais pensé qu’un mec de son niveau prenne son job de découvreur de talents autant au sérieux, ça donne presque le vertige. 

Ce n’était pas vraiment étonnant que Simon Cadet soit venu nous écouter, dans la mesure où il avait très probablement été invité à l’ouverture du Victory Bar par Tristan. Mais Tristan m’avait prévenue que nous allions l’oublier, que c’était un mécanisme de protection naturel qui maintenait la séparation entre nos mondes et préservait les secrets de la magie. Aucun des membres du groupe n’avait mentionné Tristan depuis un moment. En ce qui me concernait, je n’avais pas l’impression que ma mémoire s’estompait, mais comment en être certaine ?  

— Tu n’as pas peur que tout ça ne soit qu’une illusion ? demandai-je à Linus. 

Il haussa les épaules. 

— Je m’en fiche un peu, si l’illusion est assez vraie pour que je puisse la vivre. 

— Ah, ouais, t’es profond, toi, le bâchai-je. 

— Et puis, les contes de fées, ça se réalise de temps en temps, ajouta-t-il. Pourquoi ça ne pourrait pas nous arriver à nous ? 

Il avait peut-être senti la magie à l’œuvre, mais il l’avait prise pour de la chance — une réaction très humaine, après tout. Je me sentais un peu seule avec mes notions des royaumes, des envoûtements et des glamours. Si je lui en avais touché mot, il n’aurait sûrement pas compris. 

Entretemps, nous étions arrivés à destination.

Le Serpent de mer était exactement le genre de club que j’adorais. On y accédait par une bouche de métro — tel un bernard-l’hermite urbain, la boîte s’était installée dans l’ancienne station de métro Serpent, dans la rue éponyme, juste à côté du Père-Lachaise. Elle avait été abandonnée peu de temps après l’épidémie, alors que j’étais ado, mais je me souvenais vaguement, enfant, de l’avoir vue en service.  

Le bar tirait parti de l’acoustique fantastique des souterrains. L’atmosphère était surréaliste et l’histoire voulait qu’un passage secret mène directement au cimetière via un vieux caveau de famille. Paris avait connu tellement d’époques, vu tellement de couches d’histoire sédimenter les unes au-dessus des autres. La ville était entrelardée de nœuds de ce type, d’endroits où les âges et les mondes se télescopaient et où on pouvait passer en quelques mètres d’un siècle, d’un univers à un autre. 

Devant l’entrée de la boîte, Vanessa nous raconta comment elle avait rencontré le gérant du Serpent de mer, Wladimir. Il avait fait appel à son service de traduction pour correspondre avec une reine africaine pour qui il avait eu le coup de foudre dans un avion. 

C’était une histoire complètement improbable, et je m’exhortai à plus d’ouverture d’esprit à l’endroit de Simon Cadet. Des choses étranges survenaient tous les jours dans le monde des humains. Il fallait juste élargir son cœur à l’inattendu. Parfois la vie s’emballait, dans le bon sens du terme. Tout ne tournait pas toujours autour des royaumes. Et peut-être même que Simon Cadet était juste un producteur normal, aussi normal qu’on pouvait l’être dans ce métier. 

Et tout se passerait bien. Notre contrat avait été relu et relu par plusieurs juristes compétents. 

En tout cas, la musique que j’entendais depuis les marches de l’ancienne bouche de métro agissait sur mon cerveau comme une drogue puissamment relaxante. Les rythmes electro envoûtants évoquaient une jungle tropicale pleine de plantes et d’animaux exotiques. Impossible d’y résister, j’en avais des fourmis dans les jambes.

Nous passâmes les heures suivantes à danser comme des fous pour célébrer notre succès et évacuer tout le stress des derniers jours. Ce fut une soirée mémorable, et vers trois heures du matin, quand nous envisageâmes, fourbus et contents, de rentrer nous coucher, j’avais eu le temps de décider que j’étais idiote d’avoir peur de mon ombre, et que tout irait pour le mieux.  

Imaginez donc ma surprise lorsqu’en émergeant à l’entrée du bar, je tombai nez à nez avec Dora Vinok. 

Chapitre 4 : Songes & cauchemars 

Dora Vinok n’était pas la personne que je préférais au monde. Elle avait quand même essayé de me tuer et je la soupçonnais même d’avoir aidé Hughes Rentier, le cousin de Tristan, à assassiner Marianne Rentier, sa sœur, quelques années plus tôt.

Dora était une brune sulfureuse qui aimait s’habiller en femme fatale, adorait le rouge sang et le noir, si possible laqué. Elle avait les cheveux les plus soyeux et les plus brillants que j’aie jamais vus et une voix qui m’aurait presque rendue jalouse. Appuyée contre la façade d’un immeuble sur le trottoir d’en face, elle me regarda remonter au niveau du trottoir avec un sourire sarcastique. 

Mon premier réflexe fut de mettre une énorme distance de sécurité entre mes amis et cette vipère. 

— Il faut que j’aille parler à cette nana, chuchotai-je à l’oreille de Vanessa. Je la connais, mais je ne l’aime pas du tout, alors, je ne vais pas vous la présenter. 

— Ça va aller ? demanda Linus qui avait tout entendu. Tu veux que je vienne avec toi ? 

Il avait déjà rencontré Dora, mais ne semblait pas la reconnaître. Vu que Dora venait des royaumes, ce n’était pas très étonnant. En supposant que par miracle Linus ait pu se souvenir d’elle, elle manipulait son apparence comme elle respirait, et j’étais la seule à être complètement imperméable à son glamour.

— Non, dis-je à mon batteur, ne t’inquiète pas. Attendez-moi, j’en ai pour deux minutes. 

Je traversai la rue pour rejoindre Dora et voir ce qu’elle me voulait. 

— Salut, glissa-t-elle quand j’arrivai à sa hauteur. Ça fait un bail. 

Sa voix était chaude et profonde, juste un peu émaillée par endroits, ce qui la rendait vraiment magnifique, pleine d’assurance nonchalante.

Mon ton à moi, en revanche, était indubitablement tendu. 

— Qu’est-ce que tu veux, Dora ?

— Juste te parler. 

Je la considérai entre des paupières plissées, avec un déplaisir suprême.

— Tu as deux secondes, alors accouche. 

Je détestai le regard prédateur qu’elle jeta à Linus et son lent sourire en coin qui dévoilait une pointe de canine éclatante. Exhalant ma frustration, je commençai à me détourner : j’allais planter là cette peste et retourner à ma fête. Je n’avais pas vraiment envie de savoir ce qu’elle avait pu inventer cette fois-ci. 

— Attends, m’arrêta-t-elle. J’ai vraiment besoin de te parler. C’est à propos de Tristan.

Mon cœur trébucha dans ma poitrine et je n’eus pas d’autre choix que de l’écouter. 

— Tristan ? Qu’est-ce qu’il a ? 

Dora émit un soupir inquiet. Authentique ou factice ? C’était difficile à dire.

— Il a que je l’ai perdu, lâcha-t-elle. 

— Comment ça, tu l’as perdu ? 

J’avais élevé la voix pour couvrir le fait que mon cœur venait carrément de s’arrêter. Qu’était-il arrivé à Tristan ? Le nez de Dora frémit en réponse à mon cri du cœur, comme si je l’avais attaquée.

— Il a disparu, mascotte. Je le cherche. Si tu sais où il est, il faut que tu me le dises. J’ai une affaire urgente à voir avec lui. 

Rassurée à environ trente pour cent, je fronçai les sourcils. 

— Je ne lui ai pas reparlé depuis février. 

Je savais qu’elle me considérait comme une rivale. Pourtant, savoir que je n’étais pas en contact avec Tristan n’eut pas du tout l’air de la réconforter. 

— Ça me dépasse quand même un peu qu’il t’ait laissée partir sans effacer tes souvenirs, maugréa-t-elle. 

Pour les habitants des royaumes, laisser une mascotte humaine (par tous les rois du rock, comme je détestais ce terme) s’éloigner sans la lobotomiser au préalable était considéré comme une faute grave.

Je me mordillai la lèvre, pas sûre de la façon dont j’avais envie de répondre à cette question. Tristan m’avait prévenue que je risquais d’oublier tout ce qui le concernait. Il avait peut-être même essayé d’oblitérer mes souvenirs — il n’était pas au-dessus de ce genre de précautions, j’étais bien placée pour le savoir. Mais ça ne voulait pas dire que ça avait marché. La magie avait tendance à ne pas prendre sur moi. J’étais d’une nature un peu… rebelle.

Dans tous les cas, ça n’y changeait rien : si les lois des royaumes exigeaient qu’on efface les esprits des humains quand on leur disait au revoir, que ce genre de procédé me plaise ou non, je ne voulais pas que Tristan ait des problèmes à cause de moi.  

— Ce qui s’est passé entre Tristan et moi ne te regarde pas, Dora. 

Je n’avais aucune envie de me laisser à nouveau entraîner dans leurs histoires. OK, je soupçonnais mon nouveau producteur d’être un peu un homme des royaumes sur les bords, mais mon lien avec leur monde pouvait très bien s’arrêter là. Hell Hunt allait être mon label, et ce serait tout. On aurait une relation d’affaires, régie par un contrat très précis que j’avais épluché jusqu’à la moindre virgule.

— Cherche encore un peu et tu vas le trouver, déclarai-je donc avant de me détourner pour aller retrouver mes amis. 

— Attends ! Victoire.

Mais je n’écoutais plus. À mon avis, l’explication la plus plausible était que Tristan avait simplement décidé de couper les ponts avec Dora. Et si c’était le cas, tant mieux pour lui. Je l’avais toujours trouvé un peu faible de tolérer cette femme odieuse, menteuse et traîtresse, et de la compter parmi ses amis, surtout que le rôle de Dora dans la mort de la sœur de Tristan n’était vraiment pas clair. En tout cas, de mon côté, je ne voulais absolument rien avoir à faire avec elle. Je ne lui faisais pas confiance pour deux sous.

Et je n’allais certainement pas l’aider à retrouver Tristan s’il ne voulait pas la voir.  

Je traversai la rue et retournai auprès de ma bande, déterminée à oublier au moins cette conversation. 

 

Plus tard, je me réveillai au milieu de la nuit avec la sensation d’étouffer dans mon hamac. Mes potes dormaient autour de moi, quelqu’un, Thom je crois, ronflait même légèrement. Tout était paisible autour de nous. Je venais juste de faire un cauchemar terrifiant, et je n’arrivais même pas à m’en souvenir. 

Après un certain temps à regarder les étoiles au-dessus de moi à travers la grande verrière, je parvins à la conclusion qu’il me serait impossible de me rendormir de sitôt. Je décidai de descendre jusqu’à la cuisine pour me servir un verre d’eau.

L’atmosphère apaisante d’une maison pleine d’amis assoupis aida un peu à dissiper ma sourde sensation d’angoisse. L’eau froide du robinet avait le goût de l’eau parisienne de mon enfance. Par petites gorgées, mon rythme cardiaque revint lentement à la normale. Mais pas moyen de me rappeler mon rêve. 

Mon nouveau ukulélé traînait encore sur la commode du couloir, mais Madeleine dormait dans le salon, juste à côté de la cuisine, et je ne voulais pas la réveiller en faisant du bruit. J’enfilai donc mon manteau par-dessus mon pyjama et je sortis discrètement sur le perron. Je m’assis sur les marches, toujours un peu anxieuse. Depuis l’entrée de la petite impasse, on pouvait entendre la ville vrombir et s’agiter, même à cinq heures du matin.

C’était mon truc : quand quelque chose me dérangeait à un niveau fondamental, j’attrapais mon ukulélé et je composais une nouvelle chanson. 

En quelques minutes, les vibrations familières des cordes produisirent sur moi leur effet réconfortant. Je me fichais pas mal de savoir de quoi parlait la chanson, ou même si elle était bonne. C’était juste ma façon de revenir à moi quand quelque chose me perturbait, et revoir Dora Vinok à Paris avait été très perturbant. 

Je passai une heure à tisser une étrange mélodie qui parlait d’un palais au clair de lune, avant de reconnaître l’air dont je m’inspirais. C’était encore un autre écho de la chanson que Tristan était en train de jouer lorsque je l’avais surpris avec sa guitare dans les coulisses du Victory Bar. Je continuai à broder sur le même thème tout en me demandant si je m’inquiétais pour lui, et si je pourrais un jour obliger les royaumes à m’oublier, moi aussi. 

Un peu après six heures, Vanessa me rejoignit sur son perron avec deux tasses fumantes de café noir. Elle m’en tendit une avant de s’asseoir sur les marches à côté de moi.

— Quoi de neuf ?

Acceptant la boisson chaude avec gratitude, je me poussai pour lui faire de la place et appuyai mon ukulélé contre les marches en pierre.

— Rien. 

Elle me lança un regard désabusé. 

— Je te connais, Vicounette. Quand tu commences à composer des chansons d’amour bizarres avant six heures du matin, c’est que quelque chose te tracasse.

— D’abord, c’était pas une chanson d’amour. Ensuite, je ne suis même pas sûre que ce soit moi qui l’aie écrite. Et elle n’est pas bizarre. Et troisièmement, c’est pas une chanson d’amour. 

Une main sur le cœur, Vanessa se mit à chanter avec grandiloquence. 

— Feu qui brûle dans mes veines, feu qui embrase ma chair !

Je lui collai un chiquette. 

— C’était même pas ça, les paroles. Et je ne vois pas où tu lis une chanson d’amour là-dedans. 

Moi, ça me paraissait plutôt clairement parler de magie. Mais Vanessa gloussa. 

— Bien tenté, ma jolie. Mais je sais ce que j’ai entendu. On aurait dit un chiot abandonné. Bois ton café, il va refroidir. 

Je haussai les épaules en grommelant. 

— Je suis une artiste compositrice-interprète sérieuse, avec un contrat d’enregistrement.

— Mais ouais ! renchérit-elle avec enthousiasme, changeant d’humeur comme de chemise. Chuis trop fière de toi. Quoi que tu fasses, continue comme ça, ça a l’air de marcher. On s’en fout si t’as l’air d’un chiot en mal d’amour. 

Qu’est-ce qu’elle pouvait être exaspérante quand elle s’y mettait. Mais elle faisait du bon café. 

Nous discutâmes en sirotant l’amer breuvage et je lui racontai les dernières semaines avec le groupe, à faire de la musique tout en rénovant une vieille grange. 

Ce n’était pas toujours joli-joli. On était assez nuls en bricolage et on faisait pas mal de bêtises qu’il fallait rattraper après. On s’esquintait les mains en permanence, un peu plus qu’il n’était raisonnable pour des artistes qui se servaient de leurs dix doigts pour créer et pour vivre. Mais à la sortie, on avait réussi à rendre l’endroit habitable pour des humains normaux. 

Élise, notre logeuse et amie, nous laissait vivre là gratuitement en l’échange de ce coup de main. Les rénovations étaient presque terminées, et bien qu’Élise prétende nous devoir au moins six mois de loyer, nous savions tous qu’il fallait nous préparer à ce que l’accord prenne fin un jour ou l’autre. C’était le moment de nous demander où nous voudrions aller ensuite. 

Sam caressait le rêve plus ou moins secret de vivre dans un bus décoré d’arcs-en-ciel et de paillettes et de prendre en stop ses très nombreuses groupies pour les emmener de ville en ville, et plus si affinités. Il avait une vision un peu désuète du métier parfois. 

Thom voulait revenir à Paris en héros après avoir gagné plus d’argent que tous ses amis banquiers réunis. Linus et moi avions aussi des rêves, mais nous étions beaucoup plus discrets et prudents quand il s’agissait de les formuler à voix haute. Lui, il était réservé et mesuré ; quant à moi… j’étais peut-être bien superstitieuse. 

Quand j’essayais de m’imaginer ma vie idéale, mes visions commençaient souvent dans une grande maison au bord de la mer, avec tous mes amis proches, à jouer de la musique toute la journée, entre deux plongeons dans l’océan. Mais mes rêveries éveillées se transformaient en tout autre chose lorsque le soleil se couchait sur mon univers onirique, et que la lune prenait le relais, éclairant une résidence tout à coup moins moderne. Les flots bleus se métamorphosaient en un vaste lac étale aux eaux sombres, ourlé d’une forêt si dense qu’elle semblait faite de ténèbres. Je finissais invariablement par errer en pensée dans les pièces vides d’un immense château baigné de clair de lune qui ressemblait beaucoup à celui de Tristan.

Bref. 

Nous avions chacun nos fantasmes, et peu importe ce dont nous rêvions, j’espérais juste que certains d’entre nous obtiendraient un jour satisfaction.

Chapitre 5 : Paillettes et procédure 

Le samedi, nous décidâmes, dans un élan d’euphorie, de parcourir Paris tous ensemble en touristes, comme si c’était la toute première fois. Nous commençâmes par le Père Lachaise, puisque c’était tout à côté. Après voir traversé le cimetière, nous montâmes aux Buttes Chaumont pour admirer la vue depuis le parc tout en mangeant un sandwich sur un banc. Puis, nous redescendîmes par le quartier populaire de Belleville, débouchant place de la République avant de replonger dans les rues étroites et sinueuses du Marais médiéval. 

J’insistai pour que nous visitions une friperie que je connaissais. Après tout, Sam avait déjà fait un caprice pour que nous achetions tous les colliers de fausses fleurs que nous avions trouvés à Belleville, et Thom venait de passer une heure et demie à baver sur des guitares dans un magasin de musique.

Alors, quand mes yeux tombèrent sur tous ces T-shirts à paillettes et ces boucles de ceinture argentées ornées de têtes de mort dans la vitrine, je sus que c’était le destin qui me parlait à l’oreillette. 

Ce ne fut pas difficile de convaincre Sam, qui venait de flasher sur un manteau orange vintage seventies en peau de mouton retournée. Madeleine, qui nous accompagnait, avait déjà repéré une robe vaporeuse, fleurie et éthérée. Quant à Vanessa, elle fit rapidement une fixette sur une paire de bottes qui était pile à sa taille.

Nous nous perdîmes dans les profondeurs de la boutique et je raflai tout ce qui m’intéressait avant de chercher le chemin de la cabine d’essayage. 

Le premier top que j’enfilai était doux et fluide. Je tirai le rideau d’un coup sec pour sortir me regarder dans le miroir, et faillis pousser un cri d’effroi. 

Un homme de petite taille se tenait devant moi, son nez à quelques centimètres du mien. Il n’avait pas l’air d’un vendeur. Il portait des lunettes métalliques rondes, un costume gris anthracite à rayures et une chemise blanche impeccable. Il tenait également un attaché-case. À mon avis, c’était soit un huissier, soit un croquemort. Il avait l’air du genre à mettre des jarretières pour tirer sur ses chaussettes, un bonnet pour dormir la nuit, et à se tailler les poils du nez.

— Waouh, ris-je, une main sur le cœur pour calmer ses palpitations frénétiques. Vous m’avez fait peur. Je crois qu’il y a une autre cabine d’essayage par là-bas. 

Je désignai la direction de l’entrée, tout en me demandant ce qu’il fichait dans ce magasin qui ciblait surtout les nostalgiques de Woodstock. Il n’avait pas du tout sa place ici. À moins qu’il ne portât des chemises hawaïennes et des jupes à paillettes le week-end dans l’intimité de son domicile, mais vu son aspect général, j’en doutais vraiment. 

Il s’éclaircit la voix et déclara avec une certaine emphase : 

— Je dois parler à Madame Victoire Destel, c’est vous ?

Je hochai la tête, sidérée. Cet homme m’avait-il suivie dans tout Paris, toute la journée ? Comment aurait-il fait sinon pour me trouver ?

— Je suis Ralph Balffe, annonça-t-il. Associé chez Balffe, McPherson et Guthrie, et je représente les Rentier.

Oh, par les percussions de Zarathoustra. 

— D’accord, fis-je, en attendant la suite avec un sentiment bizarre au creux de l’estomac. 

Les royaumes semblaient réellement décidés à me rattraper. 

Balffe se pinça le nez sous ses petites lunettes rondes, et annonça de la même voix aigrelette : 

— Nous organisons la battue qui suivra la défaillance de Monsieur Rentier et nous avons besoin de savoir si vous allez participer à l’événement. Elle commence lundi soir.

— Hein ?

Je n’avais pas compris un mot de ce qu’il venait de dire. Juste des bribes flottant ici et là, plutôt inquiétantes. 

— C’est quoi cette histoire de défaillance ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que Tristan va bien ? 

M. Balffe n’avait pas l’air particulièrement enclin à me donner des précisions. Il semblait surtout avoir envie de partir, à présent qu’il avait délivré son message. Il inspira profondément tandis qu’une expression de patience douloureusement mise à l’épreuve gagnait son visage anguleux. 

— M. Tristan Rentier a négligé ses devoirs pendant tout un cycle lunaire, ce qui a été porté à notre attention par son cousin, M. Hughes Rentier. Suite à quoi Tristan Rentier a été déclaré disparu. Comme le domaine des Rentier ne peut rester sans surveillance, mes partenaires et moi avons déclenché le protocole adapté, c’est-à-dire à une chasse officielle qui commencera ce lundi soir.

Dora avait dit vrai. Tristan avait disparu, il avait disparu un mois plus tôt, et Hughes avait probablement lancé cette procédure étrange pour le faire enlever, remplacer, ou plus vraisemblablement, le tuer.

— Mais pourquoi une chasse ? Vous allez chasser quoi ? Et en quoi ça me concerne ; pourquoi vous m’invitez ? 

— Vous figurez dans nos documents en tant que Protectrice du domaine. C’est la raison pour laquelle je vous ai cherchée en ville toute la journée, se plaignit Balffe, une expression de dégoût total sur ses traits hautains.

— Mais pour chasser quoi, à la fin ? insistai-je.

— Pour débusquer M. Tristan Rentier, bien sûr.

Tout cela était si confus et inquiétant que je ne savais même pas quelle phrase je devais prononcer ensuite pour démêler cet écheveau embrouillé. 

— Il a disparu, et vous, vous organisez une chasse à l’homme pour le retrouver ?

— Ainsi qu’il est coutume dans la famille Rentier depuis des siècles, m’informa Balffe. C’est la seule façon d’assurer la sécurité et la légitimité de ses héritiers.

J’inclinai la tête, perplexe. Je ne voyais pas trop en quoi. 

— Et donc vous dites que je suis invitée à participer à ces recherches.

Les termes de chasse et de battue me faisaient froid dans le dos. Le premier évoquait une curée sanguinaire, et le deuxième n’était guère plus favorable. C’était comme si les gens allaient se réunir pour retrouver le corps sans vie de Tristan dans un fourré baigné de lune.

— En tant que Protectrice du domaine, vous y êtes conviée, confirma-t-il avec un autre soupir plein de longanimité. 

— Mais d’où je serais protectrice du royaume ?

C’était sûrement une erreur. 

— Une recherche approfondie a été menée, et votre nom est apparu.

Ça s’éclairait vaguement. On parlait d’un tour de passe-passe quelconque. De magie. 

— Quel genre de recherche ? tentai-je de me renseigner.

La réponse, énoncée en un staccato agacé, ne m’édifia pas des masses.

— Définition du cercle, invocation de l’influence, conversation avec l’ancêtre… tous les procédés habituels ont été mis en œuvre, Madame — Mademoiselle — Destel.

D’accord. Là, c’était clair qu’il parlait de magie, une langue que je ne pannais pas du tout. Quelque chose ou quelqu’un avait fait de moi une protectrice de la propriété de Tristan, probablement sans lui demander son avis, et pour des raisons qui ne pouvaient être que sinistres. C’était une autre blague à la noix, comme cette histoire de cartons, et je n’allais pas tomber dans le panneau.

— Vous faites erreur, décrétai-je. 

Les yeux de Balffe s’étrécirent derrière ses petites lunettes et ses narines soigneusement taillées se dilatèrent de déplaisir. 

— Je ne crois pas, non, rétorqua-t-il, pète-sec. 

— Je n’étais pas en train de suggérer que l’erreur vous incombait à vous personnellement. Mais je peux vous affirmer que je ne suis pas la protectrice de la propriété des Rentiers…

Sauf que Marianne, la sœur de Tristan, m’avait un jour demandé de jouer ce rôle, plus ou moins. Et, momentanément éblouie par le fait qu’une femme morte avait fait des pieds et des mains pour me chercher et me parler, j’avais accepté. Temporairement. Pour aider Tristan, dans la mesure où Marianne m’avait convaincue que sa vie était en danger. Ce qui semblait être le cas à nouveau.

— Où puis-je trouver plus d’informations sur la situation de Tristan ? m’enquis-je poliment, le cœur battant d’inquiétude.

— Vous ne pouvez pas. C’est bien là tout le problème. Aucun de ses proches n’a été en mesure de le trouver. Il a entièrement failli à ses obligations.

— Ses obligations ?

— Si vous ne les connaissez pas déjà, je ne suis pas libre d’en discuter avec vous. 

L’inquiétude me rongeait de l’intérieur. Ce genre de comportement ne ressemblait pas du tout à Tristan. Il n’était pas du style à oublier ni à s’enfuir. Il devait avoir eu une excellente raison de disparaître.

 J’espérais qu’il allait bien. 

— Peut-être qu’il est juste parti en vacances ? supposai-je en dernier recours. 

La grand-mère de Vanessa nous avait fait un plan similaire le jour où elle avait décidé sur un coup de tête de s’envoler pour la divine Floride. Et maintenant, elle passait un très bon moment, et c’était tout ce que j’avais toujours souhaité à Tristan. 

— Je vous demande pardon ? balbutia le petit avocat, le choc se lisant sur son visage étroit. Voilà qui serait d’extrêmement mauvais goût. Et où, je vous prie, aurait-il pu se rendre pour ces vacances ?

Il avait prononcé le mot vacances comme je manipulais les chaussettes sales de Sam : avec une incrédulité choquée et un déplaisir aigu. 

Argh, j’avais besoin de quelqu’un pour me décoder cette situation. Rien de tout cela n’avait le moindre sens. Cette histoire puait au plus haut point, exactement comme lesdites chaussettes sales. 

Ouaip. Ça puait comme un rockeur après un concert de trois heures.

Je ne sais pas quel genre de signal je venais de transmettre, mais Ralph Balffe eut l’air d’en conclure que notre conversation était terminée. 

— La chasse commencera lundi soir à vingt-deux heures, à Rentier Hall, précisa-t-il, avant de disparaître en un clin d’œil. 

Vanessa émergeait de la cabine voisine dans une robe à fleurs moulante et des bottes en cuir à talons aiguilles.

— C’était qui, ce mec ?

— Personne. Oh, pétard, t’es sexy comme ça. Tu devrais tout prendre. 

Nous continuâmes à parler de mode des années 70, tandis qu’une partie de mon cerveau inquiet réfléchissait à ce paradoxe. Le dernier type des royaumes avec lequel je venais de m’entretenir ne semblait pas avoir eu le goût des accessoires kitch et des faux-semblants. Pourtant, c’était peut-être la conversation la plus dérangeante que j’aie jamais eue avec un de ses congénères.

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